Satané virus qui oblige à l’annulation de plusieurs beaux festivals de films, dont le Festival International de films de Femmes de Créteil, où je devais me rendre.
Je tenais absolument à être présente pour participer au magnifique hommage consacré à Nicole Stéphane, cette grande dame du cinéma français.
Jackie Buet, la directrice, avait fait de petits miracles une fois de plus et avait réussi à programmer plusieurs films, non seulement ceux où Nicole était comédienne, mais aussi dont elle a été réalisatrice ou productrice, parfois les deux ! Jackie m’a fait l’honneur de programmer mon documentaire Les messagers, Rencontre avec des artistes engagés s’opposant, par différents moyens d’expression, à la barbarie de notre époque.
Nicole y apparaît, en ouverture, en compagnie de plusieurs autres créateurs : Ernest Pignon-Ernest, toujours si percutant, tout comme Dominique Blain, artiste québécoise qui récemment exposait au Centre culturel canadien ses œuvres réflectives ; les photos du regretté Stanley Greene ; la présence du compositeur écossais Nigel Osborne et son inspirante action auprès des enfants dans les guerres – Nigel, devenu depuis un fidèle collaborateur. Il y avait encore, puisqu’on parle des voix qui ne craignent pas de recevoir les fleurs et les pots, Daniel Mermet avec son Là-bas si j’y suis. Enfin, on y fait aussi la rencontre de la regrettée Susan Sontag.
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C’était au Cercle de Minuit – eh, oui nous recevions au Québec, via TV5, cette émission formidable. Michel Field interrogeait Susan Sontag sur sa présence à Sarajevo pour y monter En attendant Godot de Beckett. Elle parla de sa démarche, mais elle souligna, avec admiration et chaleur, la présence de Nicole Stéphane, venue tourner sous les bombes tout le travail avec les acteurs et le public qui se déplaçait malgré le couvre-feu, le théâtre pas chauffé et le risque d’être abattu sur le chemin pas un sniper…
Je m’intéressais à la situation de la Bosnie et je me demandais comment faire un film de l’autre côté de l’océan… ce qui m’avait amenée à réaliser Le rendez-vous de Sarajevo. Mais après mon retour de la Bosnie, la question de l’engagement de l’artiste me taraudait. Je me suis alors mise à la recherche, non pas de militants, mais d’artistes engagés dégagés (l’expression est de Daniel Mermet) à l’aube de l’an 2000, inscrivant déjà, dans mon carnet de notes, les noms de Sontag et de Nicole Stéphane.
Prendre contact avec Sontag, entre New York et Paris, ne fut pas une sinécure. J’étais persuadée que c’était une de ces journalistes de plus en plus présents sur les terrains de conflits qui, comme plusieurs, s’étaient rendus en Bosnie afin de témoigner, comme tout le monde le disait, « à deux heures de vol de la France »…
Nicole Stéphane chez-elle © Helen Doyle (InformAction) 2001
Je tenais évidemment à rencontrer cette Nicole Stéphane, la réalisatrice et productrice de En attendant Godot à Sarajevo. À Paris, par je ne sais plus quel tour de passe-passe, j’ai finalement trouvé son numéro de téléphone. Sympathique et attentive, elle me prévenait par sa voix enrhumée d’une fin de bronchite et me proposa de passer à son appartement. Je ne voulais pas venir les mains vides ; j’ai donc choisi un cake aux abricots et un thé de fantaisie. Lorsqu’elle m’ouvrit la porte, je découvris à mon grand étonnement une femme d’âge mûr et, derrière elle, une immense affiche : Les enfants terribles avec son nom accolé à celui de Jean Cocteau.

2002, souvenir des Enfants terribles…
Sous le choc, j’eus honte de ne pas mieux connaître cette magnifique actrice, elle et son immense contribution au cinéma français. Mais quand, avec franchise, je lui fis part de mon ignorance, elle m’excusa fort gentiment… Et tout au long de notre première rencontre, elle manifesta une grande générosité et une telle humilité, celle qu’on n’attribue qu’aux plus grands…

Nicole Stéphane à la Cinémathèque française © Daniel Keryzaouën
Toujours, nos rendez-vous préparatoires au film ont été chaleureux et teintés de camaraderie. À un certain moment, le projet de film fut menacé, faute de fonds. On avait prétendu que ce concept de l’engagement était dépassé, soixante-huitard et, tout comme avait dit à Sontag ses amis new-yorkais : « Oh ! Susan, you are so old fashioned… » Elle avait des idées trop romantiques et soi-disant vieux jeu.
Moi, la murale impressionnante de Jordi Bonnet du Grand théâtre de Québec m’avait bouleversée à la fin de mon adolescence. Elle avait fait scandale avec sa phrase de Claude Péloquin « Vous êtes pas écœurés de mourir bande de caves ».

Jordi Bonet – Claude Péloquin – Grand Théâtre de Québec
Mais cette phrase était encore plus vive au retour de la Bosnie. Je me souviens aussi de cette autre de Pélo (comme on appelait Péloquin) : « Je suis le cri de l’infini à remplir… »
Je me rappelle que Nicole me rassurait et m’encourageait Elle me disait « Ce n’est pas important si je suis dans ce film ou pas ; il faut le faire Helen. Il faut se battre encore et encore ! Chaque film est un combat… » Puis il y eut les attentats du 11 septembre 2001, une claque pour nous du continent américain. Cela donnait un sens encore plus profond aux questions posées autour du mot engagement.
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Toujours la voix de Nicole continue de m’accompagner à chaque projet : « Il ne faut pas flancher, il ne faut pas lâcher ! » Elle qui a transporté son projet sur Proust durant des années et des années… Bravo à Jackie qui a d’ailleurs trouvé une perle : ce film sur Visconti, avec qui elle souhaitait faire À la recherche du temps perdu…
Dans mes cartons dort un immense poster qu’elle m’a donné, celui du film Mourir à Madrid de Frédéric Rossif, produit par Nicole Stéphane en 1963…
Ma rencontre avec Nicole aura été marquante. Elle me manquera, mais elle m’animera toujours…



Allô mon amie,
Magnifique article !!!
Envoyé depuis mon téléphone intelligent Samsung Galaxy.
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