Localizzazione a Bologna

Nous voici à Bologne. À nouveau, rencontre avec Roberto Chiesi à la Cineteca, poussée par mon souci de bien définir ce qu’est l’appunti pasolinien. Et bien sûr, nous ferons quelques images de la ville natale de Pasolini…

Cineteca (entrée) © Helen Doyle

Je trouve Roberto pris entre le lancement, la veille, au Palazzo Pepoli, de l’exposition de Roberto Benigni et de Nicoletta Braschi – Bob et Nico (1) et la préparation de L’oriente di Pasolini – Il Fiore Delle Mille E Une Notte Nelle Photografie Di Roberto Villa qui s’ouvre le 26 mai… Mais le signor Chiesi se montre d’une disponibilité et d’une gentillesse à toute épreuve, sans parler de son grand savoir qu’il partage avec tant de générosité.

Reflet d'Isabelle à Bologne © Helen Doyle

Comment tourner sans tomber dans le piège de l’image de promotion touristique, de la carte postale? Comment tourner dans cette ville ou à Rome : à chaque pas, nous lançons des ho! des ha! et des «tu as vu ceci et cela?» Ces deux villes – Rome et Bologne – malgré leurs différences, nous transforment, Isabelle et moi, en  photographes boulimiques. C’est vrai qu’en dehors de ces repérages, il y a des moments de pause; on s’arrête pour prendre notre capuccino et là on cause…

Le film sera en couleur ou en noir et blanc? PPP a tourné ses appunti en noir et blanc, oui, mais aussi en 16 mm avec des cadrages fort différents… Hum… Tous ces roses et ces ocres et ces jaunes, toute cette patine et ces fresques délavées, pour nous qui sortons des paysages blanc-gris de l’hiver, quelle excitation pour l’oeil! Et c’est aussi l’Italie! A-t’il tourné ses appunti en noir et blanc par souci d’économie ou était-ce une volonté esthétique?… Dois-je marcher dans ses traces, comme l’élève suit le maître, ou dois-je plutôt me permettre toute la liberté que requiert l’appunti?

A deux pas de PPP © Helen Doyle

Les questions se succèdent au fur et à mesure de nos déambulations et des trouvailles.

ombres © Helen Doyle

Quand je cherche une solution, j’ai coutume de dire à mes collaborateurs le soir, avant d’aller au lit : «m’en vas dormir dessus…» Et au matin, c’est vrai, tout est souvent lumineux. Ça fait rire Isabelle qui m’en fait la remarque :«au déjeuner, t’arrives toujours avec des solutions…»

M’en va dormir dessus… prendre le temps, laisser l’inconscient travailler pour moi, faire le ménage et retirer les scories. Pasolini, pour son carnet de l’Orestie africaine, a fait des allers et retours pendant plusieurs années. Il travaillait à son film comme un écrivain. Il faisait un tournage, montait, puis retournait en Afrique, en revenait et corrigeait, ajoutait une archive ou créait un nouveau chapitre.

Est-ce une fiction, un documentaire, un appunti??? Je ne me sens pas étrangère à ce processus puisque j’ai réalisé mes premiers documentaires de cette manière – Les mots maux du silence,  par exemple, mais aussi mes derniers documents, Soupirs d’âme et Birlyant, une histoire tchétchène. Cette méthode est tributaire en grande partie de la difficulté de trouver du financement pour des projets qui ne cadrent pas avec les exigences de l’industrie cinématographique, une industrie de plus en plus confrontée à des schémas de rentabilité plutôt que de se préoccuper de création et d’audace. Ne pas vouloir «fitter» dans les cadres (les cases?) est un exercice périlleux. Et quand on souhaite, comme Pasolini, tenir ouvertement des propos qui questionnent et critiquent l’état …des choses, et qu’on le fait trop fort, trop haut, eh! bien, on se retrouve dans de sales draps.

•••

Malika m’a fait voir un documentaire audacieux d’un jeune réalisateur italien, Pietro Marcello, qui a remporté de nombreux prix : La bocca del lupo (2).

Voilà un documentaire à la signature hors-norme. Je suis contente que ce film ait été salué par des festivals prestigieux. Ça rejoint une de mes théories, à savoir qu’il faut justement se démarquer pour sortir de la masse des documents faits avec un cahier des charges… Eh! oui, certains documentaires utilisent même un téléprompteur : le témoin redit ce qu’il a raconté pendant la recherche et qu’on a écrit dans le scénario; c’est supposé être rassurant pour les investisseurs… Alors que le documentaire c’est la vie, voilà qu’elle est étouffée en partant.

Je le dis : le documentaire, c’est la vie qui hurle, qui rit, qui pleure, qui mange, chie et pisse; qui plante des arbres, fait des rêves et des enfants; qui aime et qui hait, qui détruit et construit; qui meurt… et renaît.

J’aime Pasolini parce qu’il expose les paradoxes de cette vie.

Nuit montéverdienne © H. Doyle

(1) http://www.genusbononiae.it/index.php?pag=155

(2) http://www.lemonde.fr/cinema/article/2010/06/22/la-bocca-del-lupo-la-gueule-du-loup-l-amour-inoui-d-enzo-le-roc-et-mary-la-garce_1376840_3476.htm

(2) http://www.telerama.fr/cinema/films/la-bocca-del-lupo,406069.php

Avatar de Inconnu

About tatoumemo

Scénariste et réalisatrice de films documentaires, Helen Doyle vit au Québec, mais ses sujets l'amènent en divers lieux du monde. Avec son complice Germain Bonneau - qui collabore d'ailleurs à ce blog - elle produit certains de ses films à travers les Productions Tatouages de la mémoire A l’hiver 2011, Helen Doyle recoit, du CALQ, la bourse de résidence d’artiste à Rome, où elle travaille sur son projet : Appunti sur Pasolini, poète civil. En novembre 2012, elle termine, après un an de travail intense, son film "Dans un océan d'images, j'ai vu les tumultes du monde", qui s'est mérité troix prix Gémeaux et une Étoile* de la SCAM. Un coffret réunissant plusieurs de ses œuvres accompagné d'une monographie sur son travail, édité par Vidéo femmes/Spira et les Éditions du Remue-ménage, est maintenant disponible sous le titre "Helen Doyle, cinéaste : La liberté de voir". En 2018, Helen reçoit le prix "Barbara H. Greene" reconnaissant une documentariste émérite. Helen travaille actuellement sur un projet de long métrage documentaire intitulé "Au lendemain de l'odyssée", qu'elle produit et réalise, avec l'appui de la SODEC, de Téléfilm Canada et des conseils des arts du Québec et du Canada.
Cet article, publié dans cinéma, Pasolini, photographie, Réflexion, repérages, est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 Responses to Localizzazione a Bologna

  1. Avatar de Johanne Fournier Johanne Fournier dit :

    Chère Helen,
    Que de belles questions!
    Que de foi dans la liberté!
    De vivre et de créer!
    Toujours un plaisir de te lire.
    Johanne

    J’aime

    • Avatar de Helen Helen dit :

      Chère et fidèle lectrice,
      Je dois dire que nous nous sommes même posé, Isabelle et moi, cette amusante question : ne devrait-on pas tourner à la verticale? Le format 16-9 long et panoramique ne convient pas toujours à certains paysages urbains comme Bologne, qui peut faire penser à un immense cloître coloré… On se demande pourquoi on a ce sentiment, en lisant Pasolini, qu’il a une telle soif, non pas de religiosité, mais de spiritualité… Le titre d’un roman de Lawrence Durell, Des esprits et des lieux, résume bien une partie de ma quête, ces jours-ci. Comment les paysages et le lieux nous façonnent, nous sculptent.
      Mais toi, comment va ton Matane?

      Helen

      J’aime

Laisser un commentaire