Place à Cecilia Mangini

Au Festival international de films de femmes de Créteil, Cecilia Mangini est à l’honneur…

Accueil © helen doyle

Avant sa classe de maître, Cecilia fait une belle intervention et commente, pour un public attentif,  une série de photographies qu’elle a réalisées avant de venir au documentaire…

Prises entre 1952 et 1965, ces quelque 60 photographies témoignent de son engagement social.

Les photographies sont exposées le long de la galerie de la Maison des arts de Créteil. Paolo Pisanelle, directeur artistique de Cinema del Reale me dit : «Cette exposition, c’est rien; il y a encore des négatifs et des photos de Cecilia qui mériteraient d’être vus car elles transmettent, comme celles-ci, la dignité et l’humanité profondes des gens, comme celles de la photographe.» Déjà, tout le monde est sous le charme.

Cecilia, Jackie et Marina © helen doyle

Cecilia Mangini à Créteil, avril 2011 © helen Doyle

Puis, c’est la classe de maître et la présentation de Stendali – Derniers témoignages d’un chant funèbre en griko (dialecte de l’Italie du Sud d’origine grecque). Quel plaisir de savourer ce film d’une qualité picturale exceptionnelle sur grand écran… En plus,  avec des sous-titres français qui rendent bien, comme le dit Cecilia, le texte écrit par Pasolini.

«Nous ne connaissions pas le griko, ni Pasolini ni moi. Il avait trouvé une traduction en italien datant du 19e sciècle, de plusieurs poèmes populaires. Le texte de ce chant funèbre n’existait pas. C’est lui qui l’a créé, par juxtaposition des plus belles parties des textes existants»

«Pasolini, souligne-t-elle, a probablement puisé aussi dans le souvenir de la douleur de sa mère qui avait aussi perdu un fils,  Guido,  le frère cadet de Pasolini. Il a reconstitué à sa manière et par le biais de cette expérience ce texte, en le portant à un degré de lecture et d’émotion que le spectateur ne peut qu’apprécier.»

On sent le regard attentif de Cecilia, profondément attachée à ces pleureuses et à leurs rituels en train de se perdre, consciente, comme lui dit une des femmes, que le jour où elle s’éteindra, il n’y aura plus de larmes…

J’assiste ensuite à la présentation d’un film très amusant,  Felice natale, montage remarquable,  plein de jolies trouvailles et d’ironie sur la consommation autour du petit Jésus et de Noël. Un travail tout en finesse et en fines observations, comme la réalisatrice,  qu’on devine très coquine à ses heures.

Projection de Essere Donne : ce moyen métrage nous donne la vision de la réalisatrice au regard perçant et critique sur la condition des femmes de l’Italie en 1965. Un film auquel l’Italie refuse un visa de qualité, ce qui empêche sa diffusion, malgré le fait qu’il remporta le prix spécial du jury du Festival de Leipzig.

La Canta delle Marane s’arrête au jeu autour de marais ou d’étangs de gamins habitant la périphérie romaine. Là encore, un texte de Pasolini écrit à la première personne du singulier. «C’est probablement la première fois que ça arrive dans un documentaire italien, souligne Cecilia. Avec une certaine nostalgie de celui qui, ayant veilli, ne partage plus les  jeux de ces jeunes adolescents»…

C’est un très beau complément à deux autres films à l’univers un peu semblable, dont Ignotti alla Città. Il s’agit là du premier documentaire de Cecilia qui, comme Pasolini, arrive à Rome pour y vivre et découvre par le roman de Pasolini un univers : l’existence quotidienne des jeunes des borgate (banlieues dégradées). Alors que Pasolini était dénoncé pour son roman Le Ragazzi de vita, le documentaire de Cecilia a été interdit par la censure pour incitation à la délinquance…

Pour cette édition du Festival, plusieurs films sous le thème du fascisme venaient de la sélection au Sud de l’Europe. Une fois de plus, Cecilia brille par ses propos et sa perspicacité lors d’un forum sur les dictatures en héritage avant de présenter All’armi siam fascisti, un long métrage sur la dictature réalisé collectivement par elle-même, son mari, Lino Del Fra, et Lino Micciché.

Cécilia raconte à merveille comment ils ont récupéré, un peu partout en Europe, des archives «fascistes » et comment ils ont,  par le jeu du montage et de la narration, réécrit en quelque sorte un pan de l’histoire en mettant en lumière une autre facette… «la vérité historique des images de propagande va au-delà des intentions de ceux qui les ont tournées», ajoute, persuasive, Cecilia.

«Ce film ne veut persuader personne, écrit Mangini dans le programme. Ce film veut seulement dire que nous sommes les fils des événements résumés sur cet écran, mais aussi responsables de notre présent. Nous voulions raconter aux Italiens, 15 ans après la fin de la guerre et 17 ans après la chute du fascisme, ce que le fascisme avait été pour notre pays. Nous qui connaissions le fascisme et l’avions subi, et même aimé (car gamins, nous l’aimions), nous avions une dette à régler…»

Oui, cette réflexion sur les dictatures tombe à point et Cecila insiste, comme plusieurs autres participantes, sur l’importance pour les gens de comprendre et de connaître leur histoire afin d’être libre de participer en toute connaissance de cause à la démocratie…. Oui, l’ignorance nous rend si vulnérable; comment se forger une opinion si nous ignorons le passé et ses conséquences? Comment ne pas être dupes?

Véritable coup de coeur ! Au festival, tout le monde adore Cecilia : magnifique,  incontournable, vivifiante… Un grand merci à Jackie et à Marina (et aux «adorables» Flo et Micheline pour l’hébergement et la chambre fraîchement repeinte…)

Paris, avril 2011 © helen doyle

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About tatoumemo

Scénariste et réalisatrice de films documentaires, Helen Doyle vit au Québec, mais ses sujets l'amènent en divers lieux du monde. Avec son complice Germain Bonneau - qui collabore d'ailleurs à ce blog - elle produit certains de ses films à travers les Productions Tatouages de la mémoire A l’hiver 2011, Helen Doyle recoit, du CALQ, la bourse de résidence d’artiste à Rome, où elle travaille sur son projet : Appunti sur Pasolini, poète civil. En novembre 2012, elle termine, après un an de travail intense, son film "Dans un océan d'images, j'ai vu les tumultes du monde", qui s'est mérité troix prix Gémeaux et une Étoile* de la SCAM. Un coffret réunissant plusieurs de ses œuvres accompagné d'une monographie sur son travail, édité par Vidéo femmes/Spira et les Éditions du Remue-ménage, est maintenant disponible sous le titre "Helen Doyle, cinéaste : La liberté de voir". En 2018, Helen reçoit le prix "Barbara H. Greene" reconnaissant une documentariste émérite. Helen travaille actuellement sur un projet de long métrage documentaire intitulé "Au lendemain de l'odyssée", qu'elle produit et réalise, avec l'appui de la SODEC, de Téléfilm Canada et des conseils des arts du Québec et du Canada.
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