Des souvenirs du Portugal, de Lisbonne et du quartier de l’Alfama ressurgissent toujours autour du 24 avril, jour anniversaire de la Révolution des Oeillets. On peut dire que j’ai la Saudade de ce pays et des rencontres que j’y ai faites autour du cinéma. Je me demande toujours que sont les amis devenus???
J’apprends que la cinéaste Noemia Delgado n’est plus. Noemia, considéré comme l’une des femmes pionnières du cinéma portugais. Une femme intense et passionnée, qui avait cette même vitalité et ce même regard allumé que cette chère Cecilia Mangini. Je suis triste de ne pas avoir pu revoir cette chère Noemia.
C’est lors d’un repérage à Lisbonne, et grâce au cinéaste Rui Simoes, que j’ai fait la connaissance de cette cinéaste. Rui m’avait donné rendez-vous dans une jolie boutique (de vêtements! eh, oui!) au nom inspirant de La Perdiçao de Maria… Déjà le nom de cette boutique était une véritable invitation à se laisser mener par le hasard, dans cette sorte de joyeux chaos qui règne au Portugal… chaos d’où jaillit la lumière. Et ce fut le cas!
En compagnie de Germain et de Dominique (ma monteuse du Rêve de voler, que je venais de terminer), avec une caméra toute neuve, une belle VHS semi-pro, nous étions prêts pour aborder un projet en repérage pour ce que j’appelais l’écriture stylo. Je ne savais pas que des années plus tard, bien plus tard, je découvrirais les appunti de Pasolini, très proches, je le réalise aujourd’hui, de ce que je m’étais mise en tête d’expérimenter.
Après le café de circonstance au coin de la rue Monteiro Torres, Rui nous invita donc à voir son minuscule studio de montage, caché dans l’arrière-boutique. Tandis que la délicieuse Maria (la maman de Rui) jetait un dernier coup d’œil à son dernier display, nous étions entraînés vers ce doux ronronnement de la table de montage.
Rui a entrouvert la porte et nous a présenté Noemia. Elle a peine relevé la tête de sa table de montage, a souri et, sans dire ni bonjour ni bonsoir, s’est mise à nous parler avec délectation et ferveur de son projet et de ses défis… « Regardez ceci, regardez-cela!» C’était un réel feu d’artifice. Puis, elle s’arrêta net, nous regarda de son oeil perçant et demanda: « Mais qui êtes-vous? » Alors que ça faisait déjà une bonne demi-heure que nous étions là à l’écouter…
Noemia avait fait partie, dans les années 60, de la génération du Cinema Novo. Elle est l’auteur d’un célèbre documentaire ethnographique, Máscaras (Masques) (1976) qui reste son film le plus connu, inspiré par le travail ethnographique de Benjamin Pereira. Dans les années 70, à Paris, elle fut l’apprentie de Jean Rouch. Elle a aussi travaillé avec Paulo Rocha dans Change of Life (1966) et avec Manoel de Oliveira sur Le passé et le présent (1971). Et elle était une collaboratrice de Rui sur son film si important, Deus, Patria, autoridade.
Dans une entrevue datant de 2000, Noemia se souvient :
« Hoje que estou à parte, percebo que realmente era uma mulher muito só no meio de tantos homens. Na altura, eu lutava, esbracejava, mas lutava com eles como igual, não pensava que era uma mulher a lutar contra os homens. Nessa altura, não punha o problema desta maneira. Pensava que tinha os mesmos direitos que eles, mas não era por causa de ser mulher, era por ser uma profissional. »
« Aujourd’hui que je fais les choses de mon côté, je constate que j’étais vraiment la seule femme au milieu de tant d’hommes. À cette époque, j’ai lutté, j’ai manifesté, mais je me suis battue avec eux comme une égale ; je n’ai pas pensé que j’étais une femme en lutte contre les hommes. À ce moment-là, je n’ai pas posé le problème de cette manière. Je pensais que j’avais les mêmes droits qu’eux, non pas parce que j’étais une femme, mais parce que j’étais une professionnelle. » (Traduction libre : Germain Bonneau)
Lors d’un repas dans le Bairro Alto (mais ce n’était pas à la Bota Alta…), avant notre départ, Noemia avait fait ces dessins de nous trois sur la nappe en papier. Elle trempait ses doigts dans sa tasse de café, comme on trempe son pinceau dans l’encre ou l’aquarelle, pour créer les jeux ombres. Je conserve précieusement ses dessins…







