Regarder… La liberté de voir

Nous avions eu un bien joyeux  lancement en juin, à Longueuil, de La liberté de voir. Il y a eu ensuite la leçon de cinéma à la Cinémathèque québécoise animée par Roger Bourdeau – qui a dirigé la publication. Mais ce lancement à Québec, le vendredi 18 septembre, de La liberté de voir m’a profondément émue et chamboulée…

J’ai débuté mon travail de réalisatrice dans cette ville. Cette liberté de voir, j’en ai mesuré le poids déjà avec Hélène et Nicole, avec qui j’ai fondé Vidéo Femmes… Mais aussi avec les autres filles qui se sont jointes à nous : Michèle et Madeleine, Johanne, Linda, Lise et Nathalie… comme bien d’autres femmes et d’autres organismes féministes, des alliées comme Les Folles du même nom (Jocelyne, Lucie, Hélène, Agnès, Christine…), et Marie,  Micheline, Louise…

Le lancement, dans le cadre du Festival de cinéma de la ville de Québec, dans ce bar du Carré d’Youville, situé à quelques pâtés de maisons de là où nous avions débuté est venu ravivé des souvenirs. De revoir des têtes de personnes avec qui j’avais partagé tant de moments intenses a teinté d’une manière toute particulière cette chaude soirée. En plus, il y avait aussi les proches, la famille, des personnes avec qui je suis amie depuis tant de lunes mais que je vois trop rarement.

Et il  y avait ces trois jeunes femmes qui rêvent de faire des vues… pleines de ferveur et qui me rappellaient trois autres femmes qui, en 1973, étaient, ma foi, un peu inconscientes… et remplies de rêves… « Catch your dreams before they slip away », chantaient les Rolling Stones. On les a bien attrapés, nos rêves, avec nos filets à papillons (ou capteurs de rêve), et produits, et réalisés,  diffusés; nous avons engagé des débats, organisé des visionnements : bars, cafés, sous-sols d’école, groupes syndicaux et près de dix ans de festivals! Que de moments fous et nécessaires!

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Ce titre est magnifique, mais cette liberté de voir est de plus en plus difficile à préserver…

Avec Hélène Roy, Nicole Giguère et Hèlène Bourgault, on a fait un tour du côté de la pièce La nef des sorcières, des monologues écrits par des écrivaines et joués par des comédiennes. Ces femmes, ces artistes brisaient les tabous… Luce Guilbault, cette merveilleuse comédienne, avait eu l’idée de ce projet que nous avons filmé et qui est devenu Une nef et ses sorcières. Je me rends compte aujourd’hui (merci à Fabrice Montal qui l’a souligné) du rôle fondamental qu’à joué la fréquentation de ces «sorcières» dans mon travail. Et je suis heureuse qu’on ait pu ajouter, dans la liste de mes DVD (inclus dans le livre), le tournage intégral d’une séquence que nous avons appelé Le monologue de Luce, un moment  de pure beauté, sinon cinématographique, du moins celle de la prise de parole d’une femme remarquable. Cela m’a donné le courage de parler du viol avec Hélène Bourgault pour Chaperons Rouges.

Plus tard, en tandem avec Nicole Giguère, nous avons abordé la dépression des femmes avec C’est pas le pays des merveilles, encouragées par Fernand Dansereau qui prônait l’audace…

L’audace : celle de continuer à aborder des thèmes interdits, mais aussi de poser la question de la forme cinématographique, de l’écriture…

Quelle est la place des femmes dans ce monde des médias?, nous sommes-nous demandé lors de la fondation de Vidéo Femmes. Avons-nous des choses différentes à dire ? Y a-t-il une écriture des femmes, une spécificité féminine? Comment prendre la parole, comment la donner, comment la faire connaitre?

On me répond souvent : mais y a pas de problèmes! Y a PUS de problèmes!… Vous croyez?… Moi je pense qu’on n’a malheureusement pas fini ! Peut-être faut-il trouver de nouvelles manières…

Quel est le rôle de l’artiste dans nos sociétés?

Quel est le rôle de l’art, de la culture?…

Je suis de plus en plus inquiète de ce qu’on attend de nous…

Et j’ai rempilé avec Les Maux/mots du silence… parcours de plusieurs années, en posant cette seule question : Femme – Création – Folie ?

J’ai beaucoup appris au cours de ces années sur la condition des femmes et de notre «liberté».

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Méduse, Québec la nuit © Helen Doyle

Ma quête devait se poursuivre… jusqu’à laisser Vidéo Femmes pour Les Tatouages de la mémoire.

La poésie en images, c’est possible ça, avec des danseurs argentins et la notion d’exil.

Puis en abordant la danse dans l’espace avec le trapèze …pour rapidement retomber sur le plancher des vaches : les budgets sont bien limités alors qu’on Rêve de voler

On se dit qu’on sera ingénieux avec l’équipe et les trapézistes. N’est-ce pas la marque de notre peuple d’être ingénieux? Et chaque fois, on réussit… sans trop se casser la gueule.

Et toujours… stimulée par le cinéma de réalisatrices, de vidéastes que nous découvrons pendant notre propre festival ou celui de Créteil…

Varda – la grande Agnès (à qui on vient de remettre une palme à Cannes pour l’ensemble de son œuvre, comme on dit) – n’a plus de secret pour moi.

Les films des pays nordiques époustouflants et ceux des réalisatrices allemandes – comme (mon amie) Helma Sanders-Brahms – me marqueront à jamais…

Toujours, je propose des nouveaux projets et je me dis, une fois de plus : on fera avec…

Mais toujours, cette liberté, on y tient! Pour poser un regard critique et une écriture en harmonie avec le sujet sur notre société : Je t’aime gros, gros, gros et Petites histoires à se mettre en bouche… Dieu merci! il y a les équipes et les rendez-vous avec les complices et les artisans comme Michèle Pérusse, une de nos premières recrues à Vidéo Femmes, qui n’arrête pas de dire qu’un jour, elle fera une thèse sur la Femme-oiseau et la Femme-coco dans mon œuvre!…

Et puis il y a toutes ces belles personnes dont on fait la rencontre, le temps d’un film.

Et d’autres pour le reste de note vie…

On croise des femmes remarquables comme Nicole Stéphane, Noemia Delgado, Cecilia Mangini… Des hommes aussi… Louis Jammes, Nigel Osborne et tant d’autres compagnons de route qui eux aussi cheminent…

En Bosnie, ce directeur de l’école de musique me confie avec fierté que tous les jours, durant le siège, ils ont ouvert l’école et donné des cours… En serions-nous capable?…

Mais le jour où il a réalisé qu’il n’y avait plus d’oiseaux à Sarajevo, il a eu peur.

«Pas besoin d’aller à l’autre bout du monde; on peut le faire près de chez-soi», dira Susan Sontag…

«Ici vive des gens!» C’est à peine croyable : à travers les décombres, avec la peur au ventre, ils veulent danser, chanter; ils veulent s’aimer et faire des enfants…

Comment rendre compte de cela?… Et rester fidèle, alors que tout est fait pour qu’on se conforme, pour qu’on parle à la mode, qu’on ne questionne pas trop ou pour que, si on conteste, nous soyons dans le courant…

Mais ce rôle est de plus en plus difficile à accomplir!

Comment préserver sa liberté de penser, d’agir?…

Plus tard, avec Les messagers, j’ai aussi su que pour préserver ce regard, il faut être engagée dégagée

Si j’ai été attirée par Sarajevo, c’est que j’ai pu, de visu, saisir en profondeur le rôle que peut jouer l’art, la culture…

Pas l’art marchand, l’art de pacotille, l’art pour faire la cote ou pour plaire et distraire. Non! L’art qui, dans l’urgence de la dignité l’art, permet de préserver notre humanité…

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Spira la nuit © Helen Doyle

Plus récemment, avec Dans un océan d’images j’ai vu le tumulte du monde, en compagnie des rapporteurs d’images, je me suis redemandé quelle est la différence entre voir et regarder?…

Comme préserver la capacité de rêver? L’impossible rêve…

Comment continuer, oser? Comment garder le regard aiguisé sans tomber dans les compromissions sans fin?

Comment ne pas s’égarer dans les méandres des modes et des réseaux sociaux?… Le web est formidable, mais c’est aussi une toile d’araignée ; alors comment ne pas s’y perdre, s’y prendre?

Sinon en étant vigilant… en se questionnant et, je dirais, en prenant aussi le temps de réfléchir, de penser, de sentir… C’est un luxe… oui. C’est surtout un devoir!

Nous sommes dans ce mode du prendre et jeter, dans la rapidité et l’immédiat. Nous devons fabriquer des objets de consommation… qu’on appelle de l’art et qui sont diffusés avec des objets qui polluent la planète.

Consommer : le nouveau fascisme déjà dénoncé par Pasolini dans les années 70…

L’art est-il juste un objet de consommation, un produit?

Ou quelque chose d’autre… qu’il faudra défendre?…

Créer revient de plus en plus à participer à la consommation, à la marchandisation d’un produit; à créer un OUMFFF, à faire le BUZZ, à répondre à la goinfrerie sans fin des médias sociaux…

Un reflet de notre société qui achète, prend et jette, parfois même sans aucun désir de posséder…

Alors que nous, nous voulons toucher… sans tomber dans les grands violons et l’angélisme!

Nous voulons susciter la réflexion, la controverse même, sans tomber dans le sensationnalisme et le jaunisme!

Nous voulons ne pas avoir peur d’être à contre-courant des modes et des diktats!

Nous voulons ne pas tomber dans la provoc pour la provocation!

Alors la question se pose : qu’est que la liberté de voir, aujourd’hui ? Comment la préserver, la garder vivante et diversifiée, et non pas moulée sur un seul modèle, …

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Variations dorées © Helen Doyle

Comment être un électron libre? Comment insuffler, persévérer?… Oser encore et encore le documentaire …et ses différentes écritures? Oser emprunter le chemin qui n’est pas tout tracé, codifié. Est-ce encore possible ?… Je me le demande, en abordant Au pays du grand ciel dansent les oies sauvages.  Je suis inquiète de la suite de mon projet Sur les traces de Pasolini, qui ne me laisse pas en paix… de L’Artiste dans son for intérieur, que je souhaite terminer en beauté avec tout ce que cela exige de vouloir raffiner un projet. Tant d’idées dansent dans ma tête et c’est dans des moments aussi riches d’échanges malheureusement trop brefs, comme ceux vécus lors de ces événements. que je puise la force de poursuivre…

Comme vous le voyez – et c’est là l’essentiel de mon métier, de mon travail – je pose beaucoup plus de questions que je n’apporte de réponses!…

J’espère que ce document est seulement une étape… En rencontrant des personnes comme Cecilia Mangini ou Agnès Varda, que je vois, à 85 ans, encore en train de regarder et de VOIR librement, je me dis que ça doit n’être que le premier chapitre…

C’est pourquoi je salue ici le travail des femmes réalisatrices qui, à travers le monde, tentent, osent cette aventure.  Je souhaite bonne route à la relève. Je repense à ces trois jeunes femmes venues me parler vendredi soir, à Québec, les yeux allumés et pleins de curiosité sur le cinéma des femmes… De futures cinéastes!

«Ne vous mariez pas les filles; faite plutôt du cinéma!

Restez pucelle chez votre papa;

Élevez des chiens… 

Cette chanson de Boris Vian interprété par Pauline Julien, nous l’avions utilisée, Nicole et moi, pour un reportage sur le Salon de la femme, qui n’était pas autre chose qu’un salon pour vendre des marmites et des produits de beauté. C’était le 8 mars 1975 et nous nous étions baladées avec notre micro en posant des question sur la liberté que demandaient les femmes. Un monsieur arborant une belle moustache nous avait répondu qu’avec la «râpe magique», elles gagneraient du temps et qu’ensuite, elles seraient plus libres pour aller magasiner.

Ce vidéo nous l’avions tourné en une journée, monté dans la soirée et le lendemain, notre «Philosophie de boudoir» – un regard critique sur le Salon de la femme – était en ondes à notre télévision communautaire.

Je salue mes camarades qui ont passé à Vidéo Femmes; les femmes des Éditions du Remue-ménage et mes consœurs des Réalisatrices équitables (RÉ)…

Merci à Spira, en particulier à Catherine Thériault, et à toutes les personnes présentes et qui m’ont manifesté leur appréciation à l’occasion de ces lancements.

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About tatoumemo

Scénariste et réalisatrice de films documentaires, Helen Doyle vit au Québec, mais ses sujets l'amènent en divers lieux du monde. Avec son complice Germain Bonneau - qui collabore d'ailleurs à ce blog - elle produit certains de ses films à travers les Productions Tatouages de la mémoire A l’hiver 2011, Helen Doyle recoit, du CALQ, la bourse de résidence d’artiste à Rome, où elle travaille sur son projet : Appunti sur Pasolini, poète civil. En novembre 2012, elle termine, après un an de travail intense, son film "Dans un océan d'images, j'ai vu les tumultes du monde", qui s'est mérité troix prix Gémeaux et une Étoile* de la SCAM. Un coffret réunissant plusieurs de ses œuvres accompagné d'une monographie sur son travail, édité par Vidéo femmes/Spira et les Éditions du Remue-ménage, est maintenant disponible sous le titre "Helen Doyle, cinéaste : La liberté de voir". En 2018, Helen reçoit le prix "Barbara H. Greene" reconnaissant une documentariste émérite. Helen travaille actuellement sur un projet de long métrage documentaire intitulé "Au lendemain de l'odyssée", qu'elle produit et réalise, avec l'appui de la SODEC, de Téléfilm Canada et des conseils des arts du Québec et du Canada.
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