«Au pays du grand ciel dansent les oies sauvages» prendra son envol, la semaine prochaine, du 2 février au 7 février. Nigel Osborne me fait l’honneur de sa présence et viendra animer des ateliers de création musicale.
Durant l’automne, j’ai appris que Nigel viendrait clore, à Ottawa, le Forum national «Le pouvoir de l’art», avec sa composition «Mémoires inachevées».
Le découverte de Thierry Thieû Niang et des magnifiques projets qu’il anime m’avait rappelé le compositeur écossais Nigel Osborne, présent dans mon film Les Messagers. D’ailleurs Nigel nous avait permis d’utiliser, pour la musique du film, des extraits de sa trilogies Sarajevo, (un passage interprété par Vedran Smailovic), une oeuvre de «propagande», me disait-il… (Nigel a aussi créé la musique qui accompagne Dans un océan d’images j’ai vu le tumulte du monde.) J’ai appris, au fil de nos rencontres et échanges, que ce ne sont pas des paroles en l’air. Car Nigel est un artiste engagé véritablement dans son art tout autant que sur le terrain.
Je me rappelle mon étonnement de voir ces «damaged children» de Bosnie qui composaient leur musique grâce à une technique relativement simple, mais à laquelle il fallait penser! Mes séjours en Istrie, lors du tournage au Chidren’s camps en 2002, puis lors de mon retour en 2004, restent gravés à tout jamais… tout comme les petits miracles dont j’ai pu être témoin.
J’ai le souvenir de cette jeune enfant que nous avions surnommé «crème glacée» parce qu’ elle se promenait sans cesse avec une glace ou un esquimau. Elle apparaît quelques instants dans le film Les messagers durant une session de travail de Nigel avec les jeunes. On pouvait lire facilement les traces laissées par la guerre dans et sur leur corps. Deux ans plus tard, lors de mon retour au camp, cette jeune fille est venue vers moi; je la vois encore vêtue d’une jolie robe soleil, en train de devenir une jeune femme radieuse; la transformation était si radicale! Elle m’a dit «Hi! America, tu me reconnais?» Elle a dit cela en passant la main dans ses cheveux et en prenant la pause… consciente de sa nouvelle image et de tous les changements opérés. D’évoquer cette rencontre, ce moment entre elle et moi, me réjouit encore le coeur.
Surprise aussi de comprendre qu’on proposait, comme point de départ, les thèmes des pièces présentées à Brijuni par le Ulysse’s Theater, où Nigel, depuis la fondation de cette troupe, signe la plupart des musiques des pièces qu’on y présente. Moment inénarrable et tellement prégnant que de partager comme spectatrice les mises en scène de Lenka Udovicki, de son Médéa ou Marat Sade dans cette ancienne forteresse sur la petite île de Brijuni en Istrie. Cette année marque d’ailleurs un moment de célébration pour ce théâtre.
Cet été là, en 2004, j ‘ai aussi fait la connaissance de la Canadienne Elisabeth Carmack. Dans un compte rendu – Balkan Summer Music Camp – elle relate à la perfection l’aventure de ce camp. Elisabeth a aussi créé The Cambridge Music Conference, une admirable initiative!
La feuille de route du professeur Osborne est imposante : compositeur et musicien de réputation internationale, dont les œuvres ont été jouées dans la plupart des grands festivals internationaux et figurent au répertoire des plus grands orchestres et ensembles à travers le monde. Son projet s’intitule La route de la soie (Silk road). Cet homme semble infatigable, mais il reste d’une simplicité désarmante; et il sait très vite, grâce à la musique, nous entraîner de manière ludique vers une ouverture aux autres…
J’ai envie de revenir encore à Jean-Claude Carrière; dans sa préface de Fragilité[1], il écrit : «Ils m’ont appris, ce que je savais déjà, qu’un personnage ne peut nous toucher, en toucher d’autres que lorsque nous avons trouvé en lui cette «essence de verre» dont parle Shakespeare et que nous appelons vulnérabilité. Alors, notre fragilité, loin d’être une simple et irrémédiable faiblesse, devient, parce qu’elle nous est commune, le moteur de toute expression, de toute émotion et souvent de toute beauté…»
Au bout du compte, c’est peut-être cela que j’ai vu dès le départ en 2011 dans le travail de Thierry et dans celui de Nigel Osborne depuis notre rencontre dix ans plus tôt, ce qui m’anime aujourd’hui et que j’appelle, moi, humanité.
[1] Coll. Poche Odile Jacob, 2007, 288 p.
Les photos sont reproduites avec la permission de Nigel (nous en cherchons les auteurs).



