«Luminessenciel»

Une autre nuit d’insomnie. Après la tempête, la charrue et la gratte passent et repassent avec leurs gyrophares et mènent un train d’enfer. Pas moyen de dormir. Je mets la radio en sourdine : des fois ça m’aide à me rendormir. D’autres fois je tombe sur de fabuleux reportages. Ma tablette vient d’émettre son petit son suppliant; j’ai oublié de l’éteindre et je lutte… Non, je ne serai pas l’esclave de cette chose. Tant pis! Je suis réveillée. Je découvre, avec une grande joie,  la missive de Louis Jammes, qui, suite à la lecture de mon blogue, me parle du fabuleux film Pina de Wim Wenders et des danseurs du Tanztheater de Wuppertal.

P1080364

Silhouette – Vendôme © Helen Doyle 2014

Depuis le tout début du projet d’Au pays du grand ciel dansent les oies sauvages, le film hommage de Wenders est bien présent. Pina Bausch fut une grande «inspiratrice» alors que je préparais mon film Le rêve de voler avec de jeunes trapézistes québécoises, Marie-Thérèse Lessard et Lorraines Desmarais; elles souhaitaient, avec leur école naissante à Montréal, Le Nœud d’Erseau, créer des chorégraphies aériennes. Pina joua alors un certain rôle. Son approche et sa manière de travailler m’interpellaient alors que je venais de découvrir son Café Muller.

pina-bausch-cafe-müller

Pina, Café Muller

«I am not interested by  how people move but what moves them.» (2009, Pina)

reves

Rêve dansant

Sa dernière présence à l’écran, dans le documentaire Les rêves dansants, est aussi source de réflexions avant d’entreprendre cette médiation culturelle dans laquelle je me lance.  Le film est réalisé par Rainer Hoffmann et Anne Linsel; cette dernière, journaliste, suivait le travail de Pina depuis qu’elle avait pris la tête du Tanztheater Wuppertal en 1973. Kontakthof, une chorégraphie  datant de 1978, puis réalisée entre 200 et 2006, avec des non-professionnels de plus de 65 ans. Le film montre le travail avec quarante adolescents de la ville âgés entre 14 et 18 ans, qui n’avaient auparavant aucune expérience de la scène.

84c96_10

Kontakthof

D’ailleurs, c’est la venue de Pina Bausch et de sa compagnie au théâtre de Marseille qui sera à l’origine du projet Thierry Thieû Niang et de Jean-Pierre Mouliès. Frank Langlois,  dans ResMusica du 15 septembre 2012 écrira :

«Les pratiques artistiques ont de belles dérives. Au départ, naquit un simple atelier, à double origine : la pièce chorégraphique Kontakthof (ses « danseurs » sont des amateurs de plus de 65 ans) de Pina Bausch était présentée à Marseille ; et le chorégraphe Thierry Thieû Niang, qui débutait une résidence au Théâtre du Merlan, à Marseille, fut sollicité, par Jean-Pierre Moulères, chargé des relations avec les publics dans cette institution, pour ouvrir, en marge de Kontakthof, un atelier du spectateur destiné à des seniors, évidemment vierges de toute pratique chorégraphique. Une trentaine d’entre eux, intéressés par l’annonce parue dans La Provence, répondit présent, et si vivement que cet atelier aura duré sept années à raison de trois jours par mois. Une focalisation originelle sur Pina Bausch et sa chorégraphie du Sacre du printemps déclenchèrent le travail. Lors de la première séance, Thierry Thieû Niang ne leur imposa qu’une consigne: improviser durant toute la première partie du ballet stravinskien sans sortir de l’ère de jeu. D’emblée, l’idée de cercle et de giration s’imposa.»

P1080362

Femme-fleur, Vendôme © Helen Doyle

Et voilà que mon esprit vagabonde… Dois-je tourner en 3D comme  comme Wenders? Je réfléchis et je me demande ce que dirait Henri Alekan, directeur photo de Wenders et dont le livre «Des lumières et des ombres» fut un de mes livres de chevet pendant de nombreuses années.

Unknown

Wenders et son film L’État des choses (The State of Things) m’a aussi interpellée pendant de nombreuses année; assez pour que je cherche la plage au Portugal où le film s’ouvre et où un réalisateur tourne mis constate qu’il ne lui reste plus la moindre pellicule! Le tournage est forcé de s’arrêter et tout ce beau  monde se met à  attendre des aides financières d’un producteur basé à L.-A. C’est aussi à L.-A. que se termine le film, au terme d’une longue nuit dans un Winebago qui roule toute la nuit. Le producteur et le réalisateur ont un échange qui me hante encore.

Je fais un lien : le dialogue dans Palermo Shooting (Le rendez-vous de Palerme) où le photographe a un échange avec la mort : une autre réplique et un moment indélibile, pour moi, des films de Wenders.

P1080476

Cette nuit, il fait moins 32 et je rêve de me retrouver là-bas tandis que la maison est secouée par les charrues et les grattes qui passent dans ma rue et qui me donnent l’impression qu’elles vont charrier ma maison! Et je rêve de me balader à Lisbonne ou à Palerme, de passer dire bonjour à Letizia Battaglia, qui d’ailleurs fait une apparition très a propos dans le film de Wenders. Je voudrais revoir la Piazza Garafello et aboutir dans ce parc où,  à l’aube, j’ai mitraillé amoureusement le jeu de lumière et ces arbres… qui ressemblent à des corps d’hommes enchevêtrés.

P1020997

On tire, on tire! Le son de ma radio me sort de ma rêverie et je ne sais plus si c’est la charrue qui a pénétré dans ma chambre ou le son de ma radio : à l’aube d’ici, j’entends des mots : Charlie-Hebdo à Paris… des morts… un cauchemar en boucle.

Le soir sur les ondes de RDI, le journaliste Nicolas Henin, interrogé par Anne-Marie Dussault, rappellera qu’au Yemen, à Saana, cette même journée, 38 personnes ont été tuées dans un attentat …

«Fragilité», un titre de livre de Jean-Claude Carrière devenu  lui aussi un livre de chevet…

«J’ajouterai que tout le superflu nous éloigne du profit. Aux États-Unis, on ne parle que d’argent. « In God, we trust », est-il écrit sur le dollar, signe d’une religiosité qui tend au matérialisme. Au fond, je veux bien être polythéiste… Je suis prêt à adorer une source, à lui sacrifier quelques pétales. Ce n’est pas la fragilité qui perdra le monde… Ce qui nous a perdus dans les sinistres aventures du XXe siècle, c’est la toute-puissance d’un individu ou d’un groupe qui ont cru s’imposer par le culte de la force.»

Ce livre aussi il faut se le procurer; on y trouve de très justes et belles réflexions. À lire et à méditer.

Je repense à cet arbre à Palerme avec cette lumière… La lumière : il faut de la lumière, des projets de lumière pour vaincre l’obscurantisme…. tous les obscurantismes!…

Palerme © Helen Doyle (P1030006)

Palerme © Helen Doyle

Avatar de Inconnu

About tatoumemo

Scénariste et réalisatrice de films documentaires, Helen Doyle vit au Québec, mais ses sujets l'amènent en divers lieux du monde. Avec son complice Germain Bonneau - qui collabore d'ailleurs à ce blog - elle produit certains de ses films à travers les Productions Tatouages de la mémoire A l’hiver 2011, Helen Doyle recoit, du CALQ, la bourse de résidence d’artiste à Rome, où elle travaille sur son projet : Appunti sur Pasolini, poète civil. En novembre 2012, elle termine, après un an de travail intense, son film "Dans un océan d'images, j'ai vu les tumultes du monde", qui s'est mérité troix prix Gémeaux et une Étoile* de la SCAM. Un coffret réunissant plusieurs de ses œuvres accompagné d'une monographie sur son travail, édité par Vidéo femmes/Spira et les Éditions du Remue-ménage, est maintenant disponible sous le titre "Helen Doyle, cinéaste : La liberté de voir". En 2018, Helen reçoit le prix "Barbara H. Greene" reconnaissant une documentariste émérite. Helen travaille actuellement sur un projet de long métrage documentaire intitulé "Au lendemain de l'odyssée", qu'elle produit et réalise, avec l'appui de la SODEC, de Téléfilm Canada et des conseils des arts du Québec et du Canada.
Cet article, publié dans cinéma, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire