À son retour de Casarsa, l’adorable Cecilia Mangini me fait parvenir cette série de photographies de sa visite sur la tombe de Pasolini. Je suis émue; elle est incroyable, Cecilia, elle a trouvé des fleurs semblable à celles de mon jardin, dont je lui avais envoyé la photo… pour les déposer sur la tombe de Pasolini.
Et la voilà lors de ses rencontres sous l’oeil attentif de Pasolini …
Ces photographies sont arrivées au moment où Jackie m’apprenait la mort de Helma Sanders-Brahms, cette réalisatrice qui, comme Cecilia, a eu un impact important dans mon parcours… Son «Allemagne, mère blafarde» m’a marqué à jamais.
Helma… très chère Helma… Je repense à notre rencontre à Berlin (toujours Jackie, qui m’avait si gentiment organisé un rendez-vous). Helma m’avait raconté qu’au moment où elle était journaliste et speakerine, elle avait sauté sur l’occasion d’un reportage sur le monde du cinéma en Italie. Une de ses rencontre marquantes : Pasolini. Il lui avait prédit qu’elle deviendrait réalisatrice. Helma a partagé avec moi des souvenirs de son jardin secret, des anecdotes de tournage sur Médée, où Pasolini l’avait invitée. Je souhaitais tant la revoir…
Puis il y a eu ce très bel éloge de Jackie…
Hommage à Helma Sanders-Brahms
Grâce à Helma, grâce à l’intensité et à la force, de son cinéma nous avons accepté de nous engager dans la restitution de nos vies à travers l’Histoire. Nous avons pris conscience que nous sommes vivantes et responsables. Désormais nous faisons face à notre histoire personnelle et à la grande Histoire collective. C’est cela le talent particulier d’Helma : celui de savoir solliciter l’individu dans son histoire et dans l’Histoire.
Une œuvre majeure. A partir de cette position (évidente dans son film : «Allemagne Mère Blafarde» qui connut un très grand succès international), que je ressens comme politique et artistique, Helma Sanders Brahms a rayonné dans le cinéma européen et mondial de manière forte et constante. Elle a sillonné le monde entier avec ses films à travers les plus prestigieux festivals collectionnant les récompenses Berlin, Venise, Cannes, Tokyo, Créteil…
Ma rencontre avec Helma date de 1979 année de naissance de notre festival. Elle avait déjà une œuvre en plein essor et notre festival débutant a connu grâce à sa venue un succès public et médiatique immédiat. Nous étions les «filles des ennemis héréditaires» : c’était de cette façon que nous parlions de nos vies. Elle particulièrement, avec les autres réalisatrices allemandes des années 80, a apporté au cinéma français une nouvelle dimension : celle de la liberté de passer du documentaire à la fiction, du court métrage au long métrage dans un élan créatif en prise directe avec la réalité. En France, notre Agnès Varda était alors une des seules à avoir tout essayé. Helma a tout tenté, y compris le film musical «Clara», son dernier long métrage fiction que nous avons présenté à la cinémathèque française en 2009 et qui met en scène la vie et l’œuvre de Clara et Robert Schuman et Johannes Brahms. Y compris des parcours inattendus comme aux côtés de Pier Paolo Pasolini suivant son travail sur Médée C’est d’ailleurs lui qui a fortement encouragé Helma à faire du cinéma de fiction.
J’ai revu récemment un de ses premiers films inédit en France, «Les derniers jours de Gomorrhe (Die letzten Tage von Gomorrha, 1974)». Là aussi je suis admirative devant l’invention formelle qui fait de ce film une vraie aventure de politique fiction, mais surtout une création visionnaire organisée comme un film-d’opéra.
Le festival International de Films de Femmes de Créteil est fier, je suis fière d’avoir pu découvrir assez tôt l’œuvre d’Helma Sanders Brahms pour qu’elle reste présente dans les esprits et les cœurs de toutes les spectatrices de Sceaux et de Créteil et surtout qu’elle touche les jeunes générations. Sa mémoire sera honorée et nous seront vigilantes pour que son œuvre demeure. Jackie Buet, 29/05/2014
Suivi de cette magnifique réponse de Cecilia :
Chère Jackie,
C’est ce que tu nous suggères: il faut sauver la douleur, cette rue étroite et difficile que notre époque de satisfactions immédiates veut effacer, abolir, car la douleur jumelée à la joie est notre camarade dans le rapport, que tu as si bien saisi, avec l’histoire personnelle et l’Histoire collective: tu évoques pour Helma, pour toi et pour nous toutes “Allemagne mère blafarde”, un appel à la présence vitale dans nos histoires privées et publiques du desaparecido Bert/Bertold Brecht – peut-être la perte culturelle la pire parmi la foule des artistes et des intellectuels condamnés à disparaître. Selon moi, Brecht est le fils direct de Voltaire (une parenté à vrai dire encore ignorée) et tu l’as attrapée [à la] volée quand tu dis “nous étions «filles des ennemis héréditaires», c’était de cette façon que nous parlions de nos vies.”
Je l’avoue, je ne connaissais pas Helma Sanders-Brahms: en Italie on l’a ignorée comme “fille d’un ennemi variable”, mais pas plus tard que la semaine prochaine j’irai à notre Cinémathèque Nationale pour en parler avec son directeur Emiliano Morreale: j’espère que de ses films et documentaires on a des copies doublées en italien – je [ne] suis point d’accord avec le doublage, mais en Italie nous n’avons rien d’autre.
Merci mille fois pour ton hommage à Helma, tes mots émus et intenses demeurent en moi: c’est notre communauté de la douleur.
Je t’embrasse avec toute mon amitié et ma tendresse,
Cecilia»
Il n’y a rien à ajouter!





