Ne pas prendre l’image au pied de la lettre…
«Combien de photographies sont-elles prises de par le vaste monde chaque année? Je me pose cette question sans réellement me l’imposer. Innombrable doit être la réponse adéquate : aussi bien par le nombre proprement incalculable de clichés que par le caractère multiforme de la photographie.» dit Francis Busignies dans L’image, nécrose du reportage photographique.
Les conflits ne sont pas tout noirs et tout blancs comme dans les films hollywoodiens de jadis où les bons et les méchants sont clairement identifiés. C’est un peu ce qu’a tenté de nous faire croire George W. Bush avec sa guerre en Irak et son contrôle sur les médias. Le rôle de l’image n’est pas simple non plus et renferme ses propres paradoxes.
C’est pourquoi on ne trouvera pas vraiment de réponses aux questions que je lance (il n’y en aura sans doute jamais de définitives). Mais à l’instar de plusieurs initiatives, événements, festivals et expositions, je crois qu’il faut amener le spectateur «à penser l’événement plutôt qu’à le contempler». Si donc le film n’apporte ni réponses, ni solutions, en revanche, il incitera à se poser la question «qu’est ce qu’on nous donne ou ne donne pas à voir?» Y a-il une différence entre l’acte de regarder et le fait de voir ???
Bien que je ne sois pas une historienne de l’art ni une spécialiste du photojournalisme, ma quête témoigne d’une longue observation et la cristallise en quelque sorte. En1992, je proposais à l’Office national du film du Canada (ONF) Ce regard-là, sur l’émergence des femmes comme journalistes sur le terrain de conflits. Pour des raisons complexes, ce projet a abouti au Rendez-vous de Sarajevo (1996), dans lequel les magnifiques photos de Louis Jammes me servaient de balises. Louis Jammes est présentement au Caire pour la deuxième fois; il est inquiet de la détention de son camarade photographe égyptien Shawkan. Moi, je suis aussi inquiète de la détention du cinéaste canadien John Greyson et de son collègue Tarek Loubani, ainsi que du peu de nouvelles que nous en avons…
Plus tard, mes recherches pour Les Messagers (2004) et Birlyant (2008) m’ont fait rencontrer des photographes et des artistes qui traitent des conflits. Comme Stanley Greene, ce «storyteller» rencontré alors qu’il préparait la publication de son livre Open Wounds /Plaies à vif . Lors du tournage l’automne dernier, il nous montrait ses photos prises à la frontière de la Syrie: Le cri des exilés dans Polka Magazine. Et cet été, Stanley remet cela et toujours dans Polka Magazine, il publie cette fois ses images du coeur de ce pays à feu et à sang et qui, aujourd’hui, ne peut nous laisser indifférent.
Ici, dans cette magnifique région, c’est lentement mais sûrement qu’on abandonne les quais et en même temps la pêche et les pêcheurs… Un travail d’érosion qui laisse aussi ses traces… Eh, oui! les traces plus ou moins faciles à décrypter de villages qui seront abandonnés, désertés… parce qu’on n’y trouve plus de travail…
Comment donc montrer cette réalité? Voilà une autre de mes préoccupations récurrentes.
Mon retour à Sarajevo en 2002 m’a donné l’occasion de constater que la guerre, même quand elle est terminée, n’est pas finie. La guerre n’est toujours qu’une moitié de l’histoire. Pour le reste, je ne trouve pas de mot plus juste que le terme anglais «aftermath» pour dire les conséquences de la guerre; pour décrire cette corrosion qui gruge les êtres de l’intérieur; pour constater que ce sont des terrains idéaux pour entretenir la haine et nourrir d’autres conflits…
Lors de ma recherche, j’ai aussi fait la rencontre de Sara Terry qui, après avoir passé des années en Bosnie, a publié un très beau livre. Mais elle a aussi mis sur pied The Aftermath Project. Cette initiative – que je ne peux que saluer – aurait mérité à lui seul un film… Merci Sara de cette importante contribution… à l’enrichissement de la photographie et de la conscience.







