Ode à Aude

Aude

«L’auteure Aude (Claudette Charbonneau-Tissot) est décédée le jeudi, 25 octobre 2012, à Québec, à la suite d’une leucémie. Née à Montréal en 1947, Aude a obtenu un doctorat en littérature française de l’Université Laval en 1985. Elle a publié une quinzaine d’ouvrages et a reçu le Prix littéraire du Gouverneur général du Canada (romans et nouvelles) pour Cet imperceptible mouvement (XYZ), en plus du Prix des lectrices de Elle Québec, en 1999, pour L’enfant migrateur (XYZ).

«Elle a été finaliste à de nombreux prix littéraires : Prix de l’Académie des lettres du Québec, Prix France-Québec, Prix Paris-Québec, prix Molson, Grand Prix du livre de Montréal, Prix des libraires, Prix Archambault, etc.

«Aude venait de faire paraître son douzième titre, Éclats de lieux, cet automne chez Lévesque Éditeur.» (source Voir)

inde 2012

Lumière, Inde © Helen Doyle 2012

Comme j’aimerais, pour parler d’Aude, pouvoir écrire une ode avec toute la finesse dont chacun de ses textes est empreint. Car je sais combien elle a peaufiné chaque mot, comme un joaillier, pour arriver à cette dentelle de fils d’or et d’argent, filigranes sertis de perles rares et de pierres précieuses.

Aude plonge au plus profond des mines, dans les abysses océanes, pour ramener à la surface des univers atmosphériques comme les toiles de Leonor Fini et les photographies de Deborah Turbeville ou même des fresques de Pompéi que nous apprécions tant, l’une et l’autre.

© Deborah Turbeville 1977

© Deborah Turbeville 1977

D’autre fois, dans ces déserts de glace et de sable créés par Aude, avec ses personnages errants, les yeux ouverts et tournés vers l’en-dedans, on crie en silence.

Aude nous ramène vers la vie de tous les jours, où des cassures adviennent et des violences se vivent. Une simple tasse de café, un rayon de soleil, un chat, mais surtout la chaleur d’une voix deviennent sources… de demain.

Lumière © Helen Doyle 2012

Lumière © Helen Doyle 2012

Chère Aude, je venais tout juste, et avec un tel plaisir, de découvrir ton nouveau recueil de nouvelles Éclats des lieux. Je venais de passer à la librairie du Square et partagé avec cette chère Françoise mon affection pour toi, pour ton écriture et pour la femme que tu es. Puis je suis rentrée à la maison sans avoir lu une ligne… et je t’ai envoyé un courriel resté sans réponse…

D’habitude, je plonge dans les univers d’Aude; je lis, non! je dévore tout goulûment dans la même journée et puis je lui téléphone afin de lui livrer mes première impressions, mes sentiments. C’est chaque fois un rendez-vous entre nos univers si semblables et si différents à la fois. Puis, après cet échange toujours foisonnant, je la relis et je déguste encore et encore.

Mais là, cette fois, c’est le silence…

Et aujourd’hui, je ne veux pas finir le livre. J’en étire la lecture… Je ne dévore plus, je savoure, sachant que je ne pourrrai désormais que te relire… et te relire encore. Tu nous dit pourtant, dans ta préface, que tu avais encore des mots à nous livrer, tant de choses à dire…

Les Mots/maux du silence © Gilles Caron 1982

Les Mots/maux du silence © Gilles Caron 1982

1980 : Claudette accepte de participer à mon documentaire Les mots/maux du silence… C’est une belle rencontre, chez Temporel à Québec, que cette lecture de La chaise au fond de l’œil. Elle est là avec sa chevelure abondante et des yeux où pointent de la tristesse et de la malice en même temps; un sourire magnifique et une finesse dans le geste et la parole. Elle fait penser à un chat persan, une femme persane, conteuse de la folie. J’ai vu sa chaise au fond de mon œil, dans mes propres dé-lires. (Sur Internet, on lira cet article de Michel Lord.)

Quelques années plus tard, une de ses nouvelles capte mon attention; j’ai tout de suite le goût de la mettre en image. Je termine Le rêve de voler et je pense à un univers dansé àa partir des images que m’inspire cette histoire. Le projet ne se fera pas; pourtant, Aude m’avait accordé toute sa confiance et sa complicité; cela l’amusait même. Peut-être, un jour, Aude… Il faut être tenace dans l’écriture d’encre et de papier comme pour celle des jeux d’ombres et de lumière.

Tu sais, elles se sont inscrites dans mon histoire, ces rencontres pour nos anniversaires, notre rituel du petit rosé en été dans le jardin. Puis le temps… Mais le temps…

Nous ne nous sommes pas perdues de vue, mais depuis cinq ans, tu étais trop prise par les traitements; moi à besogner sur mes projets qui parlent des traces laissées par les guerre, de l’exil, de la mémoire… Depuis deux ans, j’ai fait, pour ainsi dire, le tour de notre planète pour mon film sur les rapporteurs d’images, qui sortira à l’hiver 2013. J’ai vécu six mois à Rome; écrit ce blogue; fait de la photographie; et toujours avec mon cher compagnon… qui ne l’a pas facile avec moi. La création est bien accaparante et a de ces exigences!…

Je sais, il y a la vie; et toi, tu avais certainement encore plus conscience de l’importance de ces compagnons de route et des amitiés si précieuses, à côté de la tyrannique création…

«Je pense à toi et j’espère te revoir.» Voilà les mots que je t’écrivais hier… encore…

Aude, je te lis et je me demande, alors que je me penche sur le sort des femmes dans les guerres et l’exil et que je parcours le monde avec ma belle équipe pour aller à la rencontre de l’indicible, je me demande comment tu arrives, toi, à aller si loin dans la compréhension des êtres et des choses sans même les toucher du doigt. Quelle compréhension tu as du monde! Ces portraits de femmes, d’homme, d’enfants, une fois de plus me chavirent…

Aude, je n’arrive pas à finir ton livre, je ne veux pas! Ma seule consolation, c’est qu’il sera toujours possible de te relire, lentement, en pensant à toi, en sentant ta présence, le parfum de ton regard…

En faisant «le ménage» de mon cagibi, j’ai trouvé, dans une boîte, ce projet resté en plan avec tous les éléments que je mets de côté – que j’appelle mon scrap-book pour le film : ces peintures, ces photographies que je t’avais montrées et tes mots… et cette envie, toujours là, de mettre en images cette histoire pour toi, en mémoire de toi, conteuse des mille et une nuits…

Voilà! J’ai eu le courage de finir et je relis à la dernière page, cette ultime phrase…

«Même si les trois soeurs ont perdu espoir, elles ont consenti à transmettre aux plus jeunes l’art de filer la vie fragile des humains.»

Ophélie © Danielle-Marie Chanut

Ophélie © Danielle-Marie Chanut

L’univers de Danielle-Marie Chanut

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About tatoumemo

Scénariste et réalisatrice de films documentaires, Helen Doyle vit au Québec, mais ses sujets l'amènent en divers lieux du monde. Avec son complice Germain Bonneau - qui collabore d'ailleurs à ce blog - elle produit certains de ses films à travers les Productions Tatouages de la mémoire A l’hiver 2011, Helen Doyle recoit, du CALQ, la bourse de résidence d’artiste à Rome, où elle travaille sur son projet : Appunti sur Pasolini, poète civil. En novembre 2012, elle termine, après un an de travail intense, son film "Dans un océan d'images, j'ai vu les tumultes du monde", qui s'est mérité troix prix Gémeaux et une Étoile* de la SCAM. Un coffret réunissant plusieurs de ses œuvres accompagné d'une monographie sur son travail, édité par Vidéo femmes/Spira et les Éditions du Remue-ménage, est maintenant disponible sous le titre "Helen Doyle, cinéaste : La liberté de voir". En 2018, Helen reçoit le prix "Barbara H. Greene" reconnaissant une documentariste émérite. Helen travaille actuellement sur un projet de long métrage documentaire intitulé "Au lendemain de l'odyssée", qu'elle produit et réalise, avec l'appui de la SODEC, de Téléfilm Canada et des conseils des arts du Québec et du Canada.
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