Un moment de silence s’est imposé durant le montage. Je passe toute mes journées avec mes rapporteurs ; j’ai dans ma tête leurs images et leurs paroles et le soir, au retour, mon cerveau poursuit le processus, même durant la nuit, dans les rêves parfois…
Les choix sont de plus en plus douloureux. Il y a tous ces moments qui retournent au silence pour que le film soit meilleur. Il faut écrire cette courbe dramatique. Quelque chose d’organique s‘impose. ll faut aussi des silences, des respirations, comme les ponctuations dans un texte : virgules, points virgules, points de suspension… Je n’excelle pas dans cet art de la ponctuation. (Ce que j’ai su faire de mieux à ce propos, c’est, à l’âge de sept ans, d’appeller mes deux tortues Virgule et Point virgule.) Mais il serait plus juste de parler de la petite musique interne du film, de son rythme, des silences, des crescendos et des pizzicatos.
Parlant de musique, j’ai réussi à amener le compositeur écossais Nigel Osborne (un des participants à mon film Les Messagers et qui en a signé la musique) à se joindre à nous. Nigel, qui, ces jours-ci, avec moi, doit penser très fort à Sarajevo et à la Bosnie où il s’est tant impliqué. (Il faut dire que j’ai commencé à rédiger cet article quelques jours avant le 6 avril, jour du 20e anniversaire du siège de Sarajevo… Lire et voir l’excellent blogue de Jean-Paul Marie, du Nouvel Observateur.)
Je viens d’ailleurs de retrouver, sur Internet, Vedran Smailović, le fameux violoncelliste de Sarajevo ; exactement 20 ans après le début du siège de Sarajevo, il joue justement la musique de Nigel, la même que nous avons utilisé pour Les Messagers. (Bien sûr, l’interprétation est fort différente dans ce clip.)
Je me souviens des rencontres que j’ai pu faire, grâce à Nigel, de ses amis artistes. Je me souviens des enfants, les «damaged children» – dont Nigel s’est longtempps occupés – et du «camp de vacances» en Istrie. Je me souviens de ce moment si particulier, comme de tout notre tournage d’ailleurs…
Un moment du tournage à Mostar, avec Philippe Lavalette, Diane Carrière et l’un des enfants qui était si curieux du fonctionnement de la caméra.
Je ne peux que penser à eux aujourd’hui, ces enfants de la guerre croisés lors du tournage en 2002 et que j’ai revus quelques années plus tard. J’ai encore quelque images d’eux, prises en 2006, lors de mon retour à Sarajevo ; malheureusement, je n’ai jamais pu les monter. Je me souviens de mon étonnement en constatant le progrès extraordinaire qu’ils avaient faits. Nigel, avec des collègues et ses étudiants, croyaient au rôle thérapeutique de la musique et travaillaient si patiemment avec eux; mais j’ai toujours pensé que sans la profonde humanité qui les habite, il aurait manqué la touche magique…
J’ai aussi, bien inscrustés dans mon coeur et dans ma mémoire autant que sur la pellicule, ces jeunes de Sarajevo rencontrés en 1996 (pour Le rendez-vous de Sarajevo) : Jelena, Mahir, Kurt, David et Robert. Et Ranko, un magnifique jeune homme, un homme aujourd’hui, papa et si fier de ses fils. Ranko, que j’ai revu quelques fois depuis… Quelle joie, ces retrouvailles, à Londres, des années plus tard, moments précieux, uniques ; lorsque je désespère de l’homme, le souvenir de ces moments me donne de l’espoir…
Je me souviens d’eux et Sarajevo leur ressemble. Je ne peux pas oublier toutes les personnes que j’y ai croisées ; comme cette dame chez qui nous habitions, Bahara ; comme le directeur de l’École de musique qui nous disait: «À Sarajevo, il n’y avait plus d’oiseaux ! Tu imagines ce que ça signifie pour une ville lorsqu’il n’y a plus d’oiseaux ?…»
Je pense aussi au réalisateur Nenad Disdarevic, qui, à mon avis, a fait l’un des plus beaux films sur la jeunesse à Sarajevo, L’âge Ingrat (il a aussi réalisé Les années où nous étions des ânes et La quatrième partie du cerveau). Il y avait aussi le groupe Trio formé de jeunes graphistes qui résistaient à coup de cartes postales diffusées entre autres sur l’Internet balbutiant… et qui m’ont inspiré, dans une certaine mesure, Les messagers et même ce nouveau film que nous sommes en train de monter.
Les bâtiments de Sarajevo gardent les traces de la bêtise et de la haine des hommes. Mais nous ne radiographions pas les êtres blessés par en dedans. En allant aujourd’hui à la rencontre de tous ces personnes qui font des images, j’espère faire surgir, devant les yeux des spectateurs, ces cicatrices profondes et invisibles. La photographie a ce pouvoir de nous les montrer… à condition de bien regarder.
Avril 2012 : voilà donc que commence avec Nigel un échange qui promet d’être riche. Notre dernière conversation a été brève, puisqu’il s’envole pour animer l’un de ses nombreux projets, toujours fascinants. Le voici en Inde toujours avec les enfants et la musique…



