19 au 21 juillet 1996 : le déluge au Saguenay. Il y a peu, c’était le triste 15e anniversaire de ce qu’on a appelé «le déluge au Saguenay».
Moi, il y a quinze ans, j’étais en train de faire une entrevue avec Louis Jammes, un photographe qui m’avait tellement touchée par ses photos de Sarajevo (Sarajevo n’est en réalité le nom de rien qui puisse être représenté) que j’avais pris contact avec lui et qu’il était devenu le fil rouge de mon documentaire Le rendez-vous de Sarajevo.
J’étais donc chez lui en train de tourner quand il me dit : «J’ai entendu une drôle de nouvelle : des maisons sont emportées vers la mer et ces images viennent de chez-vous…»
J’étais trop prise par l’entrevue et la logistique complexe du départ, le voyage vers Split puis Sarajevo, l’arrivée de Sophia Borovchyk, ma merveilleuse assistante, et de Jelena Popovic, une jeune femme que j’avais rencontrée à Montréal lors d’un événement cinématographique sur Sarajevo; nous repartions ensemble vers son pays qu’elle avait fui au début de la guerre, sur ordre de ses parents qui voulaient mettre les enfants à l’abri. Jelena était animée d’une volonté farouche de comprendre ce que les images et même les récits de parents et d’amis n’arrivaient pas à lui faire comprendre. Elle témoignait d’une dignité, d’une maturité et d’une lucidité qui me faisaient peur de la part d’une si jeune personne.
Mais à peine ces deux voyageuses m’avaient-elles rejointe, quelques jours après ce commentaire de Louis, que Jelena me remettait des journaux que mon amoureux m’avait fait parvenir… Des pages pleines d’images du déluge du Saguenay, de cette petite maison qui était devenue une vedette bien malgré elle, un symbole…Cette petite maison, je la connaissais bien : dans mon enfance et dans mon adolescence, je passais tous les jours près d’elle pour me rendre à l’école; mon amoureux aussi la connaissait, puisque nous étions du même quartier.
J’étais abasourdie! D’autres photos me montraient les chutes et le pont – qui était aussi sur mon chemin – submergé; et ces maisons emportées, mon quartier emporté, mon enfance… tous les souvenirs des jeux de l’enfance, emportés…
Nous rentrions à Sarajevo après avoir parcouru la route de Split, à l’embranchement près de Dubrovnik. C’était le premier check-point passé : Welcome to hell! Des maisons calcinées, trouées de balles et d’obus comme des gruyères; la haine inscrite partout. Et la nature qui commençait à prendre sa revanche… On voulait arrêter à Mostar; notre chauffeur avait peur… Moi, j’avais les images de chez-moi, celles de ces paysages, le visage de la belle Jelena, stoïque derrière ses lunettes noires; la chaleur écrasante, les chemins difficiles… et les images de l’eau qui submergeait tout alternant avec les images des balles et des maisons dévastées, qui me semblaient un révélateur des âmes des gens… Je me souviens comme si c’était hier.
Je me souviens aussi de mon retour au Québec : je ne me sentais pas brave; je ne voulais pas aller voir. Je ne suis d’ailleurs jamais retournée au Saguenay depuis… Les deux images de destruction sont associées à jamais. Bien sûr, elles n’ont pas le même poids, mais elles m’ont aidée à comprendre un peu. Mais la bêtise des hommes est là : nous qui ne respectons pas la nature, nous qui ne savons pas plus respecter l’humain. La bêtise humaine… Deux visages tragiques qui ne peuvent se comparer… mais qui peuvent nous obliger à combattre cette bêtise.
À Sarajevo, alors que nous tournions nos images, des autobus de visiteurs venaient visiter les cendres de la bibliothèque! À peine les accords de Dayton signés, des touristes venaient chercher des émotions. Le même phénomène – les cars de touristes organisés – pour aller voir la désormais célèbre «petite maison blanche» restée debout. Dans ces tragédies, le tourisme donnait de l’ouvrage à quelques Sarajéviens et Saguenéens, probablement, mais cette curiosité me faisait peur et me faisait me demander «mais quel genre d’humains sommes-nous?» Qu’est-ce qui fait qu’on a le goût de venir faire ainsi du sight-seeing dans les remous du monde? Pourtant, moi, j’y étais avec mon équipe…
Je comprenais ce qui pouvait animer Jelena : le besoin de se mesurer à la réalité. (D’ailleurs, dans un très beau film qu’elle a réalisé par la suite, Les chevaliers d’Orlando, je reconnais ce besoin de vérité, de limpidité, de lucidité.) Mais le touriste! Que cherche-t-il au juste dans les cendres de la bibliothèque de Sarajevo ou en visitant la petite maison blanche et les territoires dévastés de mon Saguenay? Une sensation forte, la conviction qu’il est vivant, lui?… Je ne sais pas. Mais ces images de touristes me gênent encore…
Déluges d’eau, déluges de balles, de bombes… Déluges de bons sentiments, les miens ou ceux de ces touristes… Une photo de Louis Jammes, dans mon bureau, me rappelle toujours ces questions. 15 ans déjà…
En faisant le repérage de La forme de la cité à Orte, en Italie, (pour mon projet Sur les traces de Pasolini), je me souviens avoir pensé : «Pasolini a choisi une ville, Orte, pour parler de la forme de la cité, pour parler de la bêtise des hommes corrompus qui construisent n’importe quoi et n’importe où, qui enlaidissent et pire, détruisent l’environnement. Moi, si je retourne chez-moi, dans mon quartier, il ne reste rien… rien de la forme de ma cité…»
* Cette photographie de Jeannot Lévesque se retrouvait l’an dernier dans la revue Photo pour annoncer le premier festival de photographie Photo Festival Saguenay.





Bonjour Helen, Contente de lire cela. Je ne l’avais pas bien comprise, à ce point, cette comparaison dans ton film. Merci d’y revenir.
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