Nous sommes en train de faire les bagages : six mois de documents à trier et à empaqueter… Je m’amuses aussi à faire le tour du quartier et à photographier les petits commerçants sympathiques à qui j’ai eu affaire. Et ne voilà-t-il pas qu’après m’être résignée à ne pas le revoir, je reçois un mot de Gian Vittorio Baldi, producteur, entre autres, de Pasolini sur le Carnet de notes pour une Orestie Africaine et sur Porcherie.
Gian Vittorio Baldi est aussi réalisateur et on s’était donné rendez-vous une première fois, en mars, à Faenza, à 40 kilomètres au sud de Bologne. Mais à peine étais-je descendue du train qu’il m’avait annoncé, en riant, après l’avoir rejoint au resto de la gare, que nous devions reprendre le train pour Bologne : une réunion d’urgence l’attendait. En pleine pré-production, le cher homme se préparait à partir tourner une fiction au Brésil!…
Auparavant, j’avais trouvé sur Youtube un document de repérage fait en janvier 2011; et puis j’avais vu un de ses films réalisé en 1968, Fuoco, qui m’avait terriblement troublée; un des films les plus violents que j’ai vu depuis longtemps. Roberto Chiesi, en effet, m’avait offert un coffret et je déchiffre encore le document qui l’accompagne, mais j’y ai découvert, page 60, la photographie de Pasolini à Montréal en 1967. (La photo, sans crédit, est aussi sur le site pasolini.net)
Signore Baldi m’avait aussi présenté Marija, son assistante, avec qui le courant passa rapidement après que nous ayons découvert qu’elle venait de l’Ex-Yougoslavie… et que la première phrase de mon film Soupirs d’âme commence par: «J’ai laissé mon cœur à Sarajevo.»
Mais ce qui me rassurait dans ce rendez-vous un peu loufoque était une missive de Rock Demers, producteur québécois des Productions la fête, que j’avais consulté au début de mon projet sur Pasolini; je voulais savoir s’il avait des souvenirs de la venue de Pasolini au Québec dans les premières années du Festival des films du Monde.
Rock Demers est un prince, un gentleman et un producteur attentif; il suit le travail des réalisateurs et réalisatrices. Chaque fois que je réussis à réaliser un nouveau film, Rock est souvent un des premiers à m’envoyer un petit mot, un commentaire sur mon film… Là, il m’écrivait que oui, Pasolini était bel et bien passé à Montréal et il me suggérait quelques pistes montréalaises. Depuis, nous avons échangé plusieurs missives. Et la veille de mon départ, Rome étant, avec Prague, l’une de ses villes préférées, je l’invitais, si jamais il passait à Rome, à me visiter. Rock m’apprenait qu’il s’envolait pour l’Inde, et il me rappelait sa lecture du livre L’odeur de l’Inde de Pasolini et de Une certaine idée de l’Inde d’Alberto Moravia; moi, je lui parlais de Notes pour un film sur l’Inde, un appunti, cette forme singulière utilisé par Pasolini pour réaliser ses doumentaires (une des raisons qui m’amenait à Rome et qui me conduirait aussi au Fonds Pasolini à la Cineteca de Bologne).
Par la suite, j’ai reçu une lettre merveilleuse de Rock me racontant un peu son séjour aux Indes et pour moi, cette lettre était aussi belle et enchanteresse que la lecture d’un Moravia ou d’un Pasolini…
C’est alors que je lui ai écrit que je devais rencontrer Baldi. Il m’a répondu – aussi étonné que ravi – me demandant des nouvelles de cet ami perdu de vue : «Baldi enseigne-til encore?» «Eh oui! Toujours. Et il continue de produire et de tourner, même! D’ailleurs il s’envole bientôt pour le Brésil…»
Notre rendez-vous aurait pu être un coup d’épée dans l’eau, si ce n’avait été de cette jolie introduction de Rock qui fit dire à Baldi «Le Québec, eh bien, c’est mon deuxième pays…»
On s’était quittés à la gare en se promettant de se voir au début de juin. Mais depuis, pas de nouvelles… jusqu’à ce message laconique, l’avant veille de mon départ : «Cara Helen, sono tornato ora dal Brasile, e quindi mi puoi raggiungere via e-mail o al telefono, quando vuoi. Tuo Gian Vittorio Baldi».
On a alors tout laissé tomber, Germain et moi, et on s’est précipité vers la jolie ville de Faenza : quatre heures de train, hôtel, souper… Et au matin, j’ai enfin pu m’entretenir avec ce réalisateur producteur qui se demandait encore ce que je lui voulais…
Nous avons eu un échange bref – à peine quelques heures – mais intense. Et puis nous avons fait la connaissance du journaliste Guido Zauli qui termine un livre à paraître (fin juillet 2011) sur Baldi, «Trasgressione e ricerca – Gian Vittorio Baldi» (Transgression et recherche).
Après l’entretien, il m’est venu à l’esprit que si nous avions en commun Pasolini, le Québec et l’Italie, Baldi et moi avions aussi la volonté, lui de la transgression, et moi d’une douce subversion.
On se reverra monsieur Baldi… et je ne manquerai pas de saluer vos amis à mon retour au Québec.
Ah oui! j’oubliais : je termine un livre fascinant : Survivance des Lucioles de Georges Didi-Hauberman (paru aux Éditions de Minuit). Et j’ai demandé à Baldi s’il connaissait le livre et si par hasard il faisait partie des amis de jeunesse de Pasolini avec qui, une nuit, il avait vu les lucioles. «Non, dit-il, …mais il y a des lucioles chez-moi, beaucoup de lucioles…»
Je ne sais pas pourquoi, mais je suis certaine de quitter l’Italie avec des lucioles dans mes bagages. Je me rappelle soudain la légende de la fondation de Montréal où l’on mettait des lucioles dans des bocaux afin d’éclairer Ville-Marie. Voilà une histoire qui plairait à Pier Paolo Pasolini, à mon avis, et sur laquelle il trouverait sans doute à commenter…
Ciao! Faenza… Le train nous ramène à Rome. Ciao! Bologne… Ciao! Firenze. Et un dernier tour de piste à Rome et à Monteverde…
La Libreria Bibli (qui devait fermer ses portes le 30 juin) que nous avions trouvé si sympathique avec son café et les affiches d’Alfredo Jaar… L’équipe de la Délégation du Québec… Un dernier bonjour à Luciana et au 45 Via Carini… et le regret de ne pas pouvoir faire le tour complet de tout mon voisinage… Ciao! Roma…









