Bologne Amsterdam…

Chaque fois que je suis passée à Bologne, j’ai réservé dans un charmant B & B. Souvent, j’ai obtenu la chambre toute blanche; cela me ramenait à un souvenir, une atmosphère… que je n’arrivais pas identifier.

Chambre blanche à Bologne © Helen Doyle

Mais en sortant de l’entretien avec Gianni Scalia et en pensant aux 30 ans de travail fabuleux de la maison d’édition Forma di Parole, plusieurs liens se sont faits dans ma tête.

Confidences de Bologne © Helen Doyle

Sans rejeter l’idée d’un documentaire final, le web documentaire pourrait convenir parfaitement à cette aventure proposant ainsi, étape par étape, des éléments de ce projet. En attendant de mettre tout cela en chantier et en production, je rédige un blogue, ce qui est une façon, déjà, d’expérimenter l’idée d’un carnet de notes – photos et écriture – en ligne.


Lecture de «64 kilos», Élodie Chanut © Helen Doyle

Puis un autre événement m’est revenu en tête : la lecture, en mai 2010, de mon texte 64 Kilos avec Élodie Chanut, comédienne et metteur en scène qui avait accepté de faire la lecture d’extraits de ce projet en chantier. Animée par le désir d’explorer des nouvelles voies de création, je trouvais là l’occasion d’expérimenter cette forme, nouvelle pour moi, de la lecture publique dans le cadre de l’événement Le Printemps de Paris – Festival des cultures d’Europe de l’Est et d’Asie centrale en Île-de-France

«Pour la sixième année consécutive, la maison d’Europe et d’Orient organise son festival Le Printemps de Paris, réunissant un florilège d’événements destinés à mieux faire connaître aux publics parisien et francilien les cultures, sociétés et artistes d’Europe orientale et d’Asie centrale…»

Lecture «64 kilos»

Se succéderont ainsi pendant plus de trois mois concerts, débats, pièces de théâtre, projections, spectacles de danse, expositions, rencontres littéraires, etc.

Enfin, le B & B de Bologne me rappelait un texte que j’avais écrit sur Amsterdam… un passage que j’avais laissé tomber pour la lecture de 64 Kilos et qui, tout à coup, très nettement, remontait à la surface, me rattrapait..

Il tempo fugge © Helen Doyle

Amsterdam Transit

© Helen Doyle 

En route pour la Géorgie, je décide de rester quelques jours à Amsterdam. J’adore cette ville. J’aime aussi l’idée d’être dans un lieu de passage, l’idée de transit… J’ai laissé le gros de mes bagages à la consigne de l’aéroport. Je n’ai pris avec moi que ce dont j’ai besoin pour cette escale.

Après avoir parcouru une bonne partie de la vieille ville, je trouve enfin le B & B. Tout est blanc, harmonieux; et je trouve des post-it de couleur et des notes placées ici et là. Les hôtes sont absents, mais ils ont pris la peine de poser un bouquet d’anémones rouges et de souflles-de-bébé dans un vase blanc, sur une table blanche garnie d’un napperon de dentelle blanche. Tout à fait hollandais. Espace blanc, mais pourtant pas immaculé, pas aseptisé.

Il y a des chocolats, des biscuits et ce qu’il faut pour faire du thé, du café ou du chocolat chaud. La fenêtre de devant donne sur le canal. Un pont juste en face relie les deux rives et débouche sur le Vondel Park. La lumière chaude se dépose sur les choses. Elle entre par la fenêtre ouverte, qui laisse aussi monter, en murmures, la conversation des clients du café juste en bas, les joyeux dring! dring! des bicyclettes et le son des verres qui s’entrechoquent. Conversation lointaine, musique d’une autre langue…

Dans la bibliothèque, quelques livres luxueux sur Amsterdam, des livres de poésie dans diverses langues. Les hôtes pensent à tout. La salle de bain est immaculée. Le salon-cuisine, illuminé par une large baie, donne sur un étroit balcon; mais pas moyen d’y accéder : de très belles plantes en santé prennent toute la place.

Sur une table, près du grand fauteuil, des journaux internationaux des derniers jours. J’y jette un coup d’oeil : l’un d’eux fait son gros titre avec «l’Attentat de Beslan». Une pleine page!

Beslan… à quelques kilomètres de Tbilissi… Quelques jours avant mon départ et cet attentat, j’avais reçu un coup de téléphone. Au bout du fil, un membre d’une ONG réputée. En fait, c’est ma libraire qui, plusieurs mois auparavant, voyant mon intérêt pour le Caucase, m’a mise en contact avec ce médecin qui a travaillé en Tchétchénie.

Il me dit sans ambages:

«Tu n’as rien à faire là-bas ! Tant que Poutine et Bush seront au pouvoir, il n’y a rien à faire, rien à dire… Tu me dis que tu connais les Balkans, mais le Caucase c’est autre chose, bien autre chose…» Il ne me laisse pas le temps de répondre. Il répète : «Tu n’as rien à faire là-bas, à part jouer à la roulette russe…»

Sans doute suis-je très naïve, comme il me le laisse entendre.

«En tout cas, là-bas, ne te fie à personne !» La voix se fait plus douce, plus chaleureuse… «Je n’aime pas te voir aller là-bas. Alors pas de bêtise.

«Tu as un fixeur là-bas, au moins ?

«Alors je te le dis : ne te fie à personne !»

Il en a dit juste assez pour m’intriguer, me provoquer… «Je promets que je resterai toutes antennes dehors et que je ne jouerai pas au héros…» En fait, je ne m’en sens pas du tout l’étoffe ; ni celle du journaliste de guerre, d’ailleurs…

Souvenance © Helen Doyle

Je suis un peu étourdie par le voyage et la traversée de la ville.

Je m’allonge sur le couvre-lit blanc.

J’entends le murmure du vent dans les feuilles.

Sur les murs, des jeux de lumière comme j’aime tant…

[Ici un autre ton, qui me permet de faire entendre une voix intérieure plus impressionniste, personnelle et intimiste… avec un certain débordement. Comme un rêve, un film d’animation…]

Blanche la chambre.

Une tache rouge.

Un chien jappe, un autre lui répond.

Cette tache rouge sang et les souffles-de-bébé.

Page blanche… je ne sais pas ce qui m’attend.

Rouge, la tache rouge.

Des enfants hurlent.

Ils hurlent et la tache rouge se répand partout sur le plancher blanc.

Le rouge éclabousse les murs et imprègne mon couvre-lit… Les petites dentelles hollandaises de la chambre blanche….

Rouges…

Des enfants pris en otage par des terroristes… près de Tbilissi.

Les actualités… L’écran bleu.

Demain… la page rouge.

Des enfants hurlent et des mères crient et pleurent;

des hommes donnent des ordres dans une langue que je ne comprends pas…

Blanche est la chambre

Et la lumière baisse, baisse…

Il fait noir d’encre…

Mes veines se glacent

Des gens fuient

On met du poison dans les veines

Ça court dans le sang.

bleues les veines

vert électrique les cris

bleu de plomb, la nuit.

Il fait chaud pour la saison.

Je suis trempée dans le lit blanc….

Les sons ne sont plus les mêmes.

La tache n’est plus rouge vif… elle est noire maintenant.

«Ne perds pas ton temps…. ne perds pas ton temps».

Les mots résonnent dans ce salon tout blanc.

La salle de bain toute blanche de tuiles, comme les dispensaires

…et les boucheries.

Besoin d’une douche… de l’eau, longtemps, de l’eau blanche…

•••

L’homme qui m’avait téléphoné avant mon départ a perdu toute son équipe là-bas en Tchétchénie. Assassinée. Par qui ? Ça reste vague. Il le sait très probablement, mais il n’en a pas parlé…

Tout au long de mon voyage, je me rappellerai cette voix chaude, douce, mais incisive, précise et directe ; elle tranche comme un scalpel : on ouvre, on opère, on referme! Une pensée efficace et chirurgicale.

Moscou, Beslan, se mêlent à l’odeur de chocolat chaud…

Demain je prendrai le vol de nuit pour Tbilissi…

Demain…

Tbilissi…

«Pose» avant départ © Helen Doyle

•••

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About tatoumemo

Scénariste et réalisatrice de films documentaires, Helen Doyle vit au Québec, mais ses sujets l'amènent en divers lieux du monde. Avec son complice Germain Bonneau - qui collabore d'ailleurs à ce blog - elle produit certains de ses films à travers les Productions Tatouages de la mémoire A l’hiver 2011, Helen Doyle recoit, du CALQ, la bourse de résidence d’artiste à Rome, où elle travaille sur son projet : Appunti sur Pasolini, poète civil. En novembre 2012, elle termine, après un an de travail intense, son film "Dans un océan d'images, j'ai vu les tumultes du monde", qui s'est mérité troix prix Gémeaux et une Étoile* de la SCAM. Un coffret réunissant plusieurs de ses œuvres accompagné d'une monographie sur son travail, édité par Vidéo femmes/Spira et les Éditions du Remue-ménage, est maintenant disponible sous le titre "Helen Doyle, cinéaste : La liberté de voir". En 2018, Helen reçoit le prix "Barbara H. Greene" reconnaissant une documentariste émérite. Helen travaille actuellement sur un projet de long métrage documentaire intitulé "Au lendemain de l'odyssée", qu'elle produit et réalise, avec l'appui de la SODEC, de Téléfilm Canada et des conseils des arts du Québec et du Canada.
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