Dans mon enfance – je devais avoir cinq ou six ans – trois hommes, de solides gaillards sont arrivés un jour chez nous. Ils venaient probablement de Hongrie. Ces trois géants – qui ne parlaient ni anglais, ni français – avaient envahi ma maison. On m’avait expliqué : ces hommes s’étaient sauvés loin de leur maison, loin de leur pays parce qu’il y avait la guerre. On m’avait montré sur le globe terrestre d’où ils étaient partis. Ils avaient marché longtemps dans la forêt en se cachant. Ils avaient eu faim, soif et froid. Puis, ils avaient probablement pris le train en se cachant, ensuite un bateau pour traverser la mer, puis encore le train jusque chez-nous, jusqu’à Chicoutimi (ce qui, en amérindien, signifie «la fin des eaux profondes»).
Ils étaient courageux et forts et voulaient travailler dans nos forêts. Ils attendaient la fonte des neiges. On les enverrait faire «la drave». Mais en attendant, ils se reposaient… En attendant, toute la journée se passait à parler entre eux et au téléphone. Ils fumaient beaucoup, un tabac qui sentait fort; et mangeaient des oranges que ma mère leur donnait après avoir découvert qu’ils adoraient cela…
Je n’avais jamais vu des gens engloutir autant d’oranges! Ils en mangeaient en quantité industrielle. Il paraît que là d’où ils venaient, il n’y avait pas d’orange… Je n’en croyais pas mes oreilles : pas d‘orange…
Un jour, réunis dans le petit salon, les trois hommes parlaient au téléphone. Puis l’un deux se mit à pleurer à chaudes larmes. Ses amis tentaient de le consoler, mais ils pleuraient eux aussi. Aucun son ne s’échappait : ils pleuraient en silence… Les larmes s’échappaient de leurs yeux, comme des ruisseaux au printemps, au dégel. Je n’avais encore jamais vu une grande personne pleurer comme ça. Je me suis enfuie dans ma chambre. Puis, je suis revenue vers les hommes et j’ai tendu mon ours en peluche à celui qui semblait avoir le plus gros chagrin. L’ours était un peu amoché et usé, mais c’était mon préféré. Puis, au deuxième, j’ai offert mon lapin tout neuf; et au troisième, ma poupée, parce qu’il était le plus grand des trois; il saurait prendre soin d’elle.
Les trois hommes ont souri, puis se sont mis à rire de bon cœur et pour me dire merci, ils se sont mis à chercher dans leur dictionnaire les mots : «Mer-ci, Fil-le, Pe-ti-te…» Ils se remirent à manger des oranges en m’en donnant quelques morceaux…
Après leur départ, j’ai demandé à ma mère si je pouvais garder le globe terrestre dans ma chambre. Et chaque soir, je regardais la terre et le pays où il n’y a pas d’orange…
***
2011, Lampedusa, une île au sud de l’Italie… La Péninsule est confrontée depuis le début de l’année à une vague d’immigration exceptionnelle avec plus de 22 000 arrivées sur son territoire, essentiellement en provenance de Tunisie.
La situation selon Le Monde :
La réponse berlusconienne…
http://www.lepoint.fr/monde/le-show-berlusconi-a-lampedusa-30-03-2011-1313220_24.php

Bonjour Helen, c’est une bien belle histoire!
Bonne exploration avec Isabelle.
J’aimeJ’aime