C’est par la grande porte de notre cinéma que j’ai eu l’impression de franchir le cap de l’enfance et de pénétrer «dans la cour des grands», le jour où je ne suis plus allée voir les séries destinées aux enfants qu’on nous offrait le samedi après-midi ; le jour où ma mère, bien tannée de la censure qui s’exerçait alors chez-nous, m’a amenée voir Bonjour tristesse, l’adaptation au cinéma du roman de Françoise Sagan, mis à l’index par notre bon gouvernement… et «notre sainte mère l’Église». Je ne crois pas que ce film m’ait laissé une marque indélébile, mais je fus consciente que ma mère voulait me transmettre quelque chose de précieux en faisant cet acte de désobéissance – car je n’avais pas l’âge requis pour assister à la projection, loin de là. Nous sortions à peine de cette période de censure sur les arts. Elle me laissait lire tout ce qu’elle lisait et m’entraînait avec elle aux ateliers de dessin de modèles vivants… Si elle m’incitait à lire Le petit prince et Le journal d’Anne Franck, elle ne s’opposait pas si je lui prenais La vingt-cinquième heure, tout comme L’amant de Lady Chaterley ou Anna Karénine. Ma mère avait aussi ses contradictions, car sur mes comportements d’adolescente qui découvrait la vie et la sexualité, là, comme toute bonne mère, elle était intraitable sur ma virginité et mes premiers émois. Ah! les mères !…
Mon premier véritable coup de cœur, ça été quand, au cours de danse classique que je suivais, on nous proposa de voir West Side Story (que j’ai bien dû revoir 20 fois depuis). Puis, avec mon amie M, il a dû y avoir comme films marquants ceux avec les Beatles. Mais je me rappelle notre trouble lorsque nous avons vu Cléo de cinq à sept… cette chanson : Toute portes ouvertes… Je suis un corps avide, sans toi, sans toi…
Nous nous étions précipitées chez le marchand de disques de la rue Racine, Marchand Musique, où nous achetions nos premiers disques long jeu en vinyle de Brel, de Nougaro et de Ferré, comme ceux d’Elvis, des Platters, des Beatles (by George!). Bien sûr qu’on achetait aussi les 45 tours des tounes à la mode, celles que faisaient jouer les Quenneville, père et fils, sur le poste de CJMT.
Je suis partie de Chicoutimi, laissant nos charmants cinémas de quartier, pour aller vivre dans la banlieue de Québec. Là, le cinéma, comme lieu, n’avait plus le même charme. Il était dorénavant au centre d’achat et on y projetait en grande partie des films américains.
C’est un étudiant anthropologue ou ethnologue, tout frais revenu d’Afrique, qui m’a amenée au cinéma L’Estoc, au cœur du Vieux Québec, au cœur de la bohème des boîtes à chanson. Avec lui, à L’Estoc, j’ai vu les films de Jean Rouch La chasse au lion et à l’arc, Bataille sur le grand fleuve, qu’il commentait. J’ai vu aussi d’autres films documentaires et certains films de la nouvelle vague française. Et puis, je n’ai plus revu mon guide. Mais, je suis retournée à L’Estoc, souvent. Et j’ai découvert le cinéma italien : Fellini avec Juliette des esprits et Huit et demi; Antonioni, Blow-up et Zabriskie Point ; et Pasolini : Mama Roma et surtout, Theorama… De nouvelles fenêtres s’ouvraient sur de nouveaux horizons. Et là, je me suis sentie comme un poisson dans l’eau, va savoir pourquoi?…

