Sabato a Orte

Le 7 février 1974, la RAI mettait en onde La forma della città, un film documentaire tourné un an plus tôt par Paolo Brunatto. Mais dans ce court métrage de 15 minutes, Pasolini mène le bal. Il est au centre de ce film et il en a choisi le sujet, la forme,  le «profil» d’une cité : Orte et la région du Lazio.

Orte 6 février 2011 © helen doyle

Il a été facile de se rendre à Orte à partir de la gare du Trastavere. Un train nous emmène, Malika et moi, directement à la gare d’Orte; et de la porte de la stazionne, des bus essaiment vers la vieille ville. Durant le trajet, je distingue au loin la forme, le profil, la silhouette de cette ville, comme un «tableau de la renaissance du Nord» dans ce paysage automnal de terre brunâtre, noyée dans une brume bleue où se découpe le contour de la cité sous un ciel gris…

Mais, avant d’arriver au coeur de la ville, une autoroute vient briser le paysage, comme une balafre dans le tableau que Pasolini avait choisi de montrer.

Nous trouvons facilement quelques éléments vus dans le film.

Près de la porte San Césario ©helen doyle

Orte, campanile San Silvestro ©helen doyle

Tout en nous baladant dans la ville, nous échangeons sur la qualité, la perspicacité, la «pertinence impertinente» des propos que Pasolini tient tout au long de ce film de 15 minutes en trois étapes; la première : la cité vue dans son entièreté, de loin, et qu’il fait découvrir à Ninetto Davolo grâce à une caméra 16mm. Il livre sa réflexion et rappelle ses autres tournages à l’étranger, entre autres sur Les murs de Sana’a.

Deuxième partie : un sentier de pierres (fabrication à l’ancienne) qu’il grimpe allègrement tout en parlant directement à la caméra.

«Tu vois, ce sont de simples murs, des bastions aux couleurs grises… En réalité, personne ne serait prêt à défendre cette chose la rage au ventre, et c’est justement ce que j’ai choisi de défendre (…) je veux défendre quelque chose qui n’est pas sanctionné, qui n’est pas codifié, que personne ne défend, quelque chose qui est l’œuvre pour ainsi dire du peuple, de toute l’histoire du peuple, d’une ville, d’une infinité d’homme sans nom, qui ont œuvré…» (PPP)

Il parlera de la  ville et de son paysage environnant comme étant une seule et même chose; un discours absolument écologique dans le sens le plus fondamental du terme.

Pasolini s’insurge contre les constructions sans forme et sans imagination (fruit sans aucun doute d’enjeux spéculatifs) qui viennent ravager la forme harmonieuse de cette cité ancienne.

Orte sole © helen doyle

J’ai fait le jeu de Pasolini, mais d’une autre perspective, en me situant au coeur de la cité d’Orte. À partir d’une jolie place,  j’ai photographié le paysage environnant à ma gauche, tout à fait bucolique, et à droite, ce jeu de blocs informe.

vue d'Orte ©helen doyle

Vue d'Orte ©helen doyle

lichens © helen doyle

À la fin du jour, dans le train du retour, Malika me traduit un texte de Roberto Chiesi sur La forme della Città; elle souligne que c’est un paysage qu’il connaît bien et auquel il n’est pas totalement étranger. Il aime son caractère humble, désertique et volcanique. D’ailleurs, il s’installera dans une ville voisine, Chia, où il reprendra une de ses activités, le dessin, et où il écrira, avant son assassinat, Pétrole.

Je dois revenir dans la région, d’abord pour faire un repérage à Chia, mais aussi pour retrouver la ville de Narni, voisine d’Orte. Lors de mon premier voyage en Italie, en 1989, j’étais venue y présenter Le rêve de voler, ballet aérien sur trapèze (un dictateur fait enfermer des oiseaux parce qu’il veut leur chant pour lui tout seul…)

Orte - Roma © helen doyle

Le train roule lentement vers Rome. Je songe à cette troisième partie de La forme della Città. Pasolini se déplace carrément et on le retrouve sur une plage, aux abords de la ville de Sabaudia, construite à l’époque «fasciste». Et là, il terminera par une envolée sur le fait que dans nos sociétés démocratiques, nous ne voyons pas, donc nous ne combattons pas cette nouvelle maladie qu’on nous inocule : la frénésie de la consommation …une forme nouvelle de fascisme. Que diriez-vous, monsieur Pasolini, de la mondialisation, vous le poète civil?…

De la gare, nous prenons le bus qui fait le tour du quartier Monteverde. Et nous passons devant l’un des deux logements habités par Pasolini à Rome.

Bonne nuit, monsieur Pasolini, et merci de m’accompagner, Malika, avec ces notes précieuses de Roberto Chiesi du Centro Studi – Archivio Pier Paolo Pasolini de Bologne…

 

repérage Monteverde © helen doyle
Avatar de Inconnu

About tatoumemo

Scénariste et réalisatrice de films documentaires, Helen Doyle vit au Québec, mais ses sujets l'amènent en divers lieux du monde. Avec son complice Germain Bonneau - qui collabore d'ailleurs à ce blog - elle produit certains de ses films à travers les Productions Tatouages de la mémoire A l’hiver 2011, Helen Doyle recoit, du CALQ, la bourse de résidence d’artiste à Rome, où elle travaille sur son projet : Appunti sur Pasolini, poète civil. En novembre 2012, elle termine, après un an de travail intense, son film "Dans un océan d'images, j'ai vu les tumultes du monde", qui s'est mérité troix prix Gémeaux et une Étoile* de la SCAM. Un coffret réunissant plusieurs de ses œuvres accompagné d'une monographie sur son travail, édité par Vidéo femmes/Spira et les Éditions du Remue-ménage, est maintenant disponible sous le titre "Helen Doyle, cinéaste : La liberté de voir". En 2018, Helen reçoit le prix "Barbara H. Greene" reconnaissant une documentariste émérite. Helen travaille actuellement sur un projet de long métrage documentaire intitulé "Au lendemain de l'odyssée", qu'elle produit et réalise, avec l'appui de la SODEC, de Téléfilm Canada et des conseils des arts du Québec et du Canada.
Cet article, publié dans appunti, Pasolini, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire