Le 7 février 1974, la RAI mettait en onde La forma della città, un film documentaire tourné un an plus tôt par Paolo Brunatto. Mais dans ce court métrage de 15 minutes, Pasolini mène le bal. Il est au centre de ce film et il en a choisi le sujet, la forme, le «profil» d’une cité : Orte et la région du Lazio.
Il a été facile de se rendre à Orte à partir de la gare du Trastavere. Un train nous emmène, Malika et moi, directement à la gare d’Orte; et de la porte de la stazionne, des bus essaiment vers la vieille ville. Durant le trajet, je distingue au loin la forme, le profil, la silhouette de cette ville, comme un «tableau de la renaissance du Nord» dans ce paysage automnal de terre brunâtre, noyée dans une brume bleue où se découpe le contour de la cité sous un ciel gris…
Mais, avant d’arriver au coeur de la ville, une autoroute vient briser le paysage, comme une balafre dans le tableau que Pasolini avait choisi de montrer.
Nous trouvons facilement quelques éléments vus dans le film.
Tout en nous baladant dans la ville, nous échangeons sur la qualité, la perspicacité, la «pertinence impertinente» des propos que Pasolini tient tout au long de ce film de 15 minutes en trois étapes; la première : la cité vue dans son entièreté, de loin, et qu’il fait découvrir à Ninetto Davolo grâce à une caméra 16mm. Il livre sa réflexion et rappelle ses autres tournages à l’étranger, entre autres sur Les murs de Sana’a.
Deuxième partie : un sentier de pierres (fabrication à l’ancienne) qu’il grimpe allègrement tout en parlant directement à la caméra.
«Tu vois, ce sont de simples murs, des bastions aux couleurs grises… En réalité, personne ne serait prêt à défendre cette chose la rage au ventre, et c’est justement ce que j’ai choisi de défendre (…) je veux défendre quelque chose qui n’est pas sanctionné, qui n’est pas codifié, que personne ne défend, quelque chose qui est l’œuvre pour ainsi dire du peuple, de toute l’histoire du peuple, d’une ville, d’une infinité d’homme sans nom, qui ont œuvré…» (PPP)
Il parlera de la ville et de son paysage environnant comme étant une seule et même chose; un discours absolument écologique dans le sens le plus fondamental du terme.
Pasolini s’insurge contre les constructions sans forme et sans imagination (fruit sans aucun doute d’enjeux spéculatifs) qui viennent ravager la forme harmonieuse de cette cité ancienne.
J’ai fait le jeu de Pasolini, mais d’une autre perspective, en me situant au coeur de la cité d’Orte. À partir d’une jolie place, j’ai photographié le paysage environnant à ma gauche, tout à fait bucolique, et à droite, ce jeu de blocs informe.
À la fin du jour, dans le train du retour, Malika me traduit un texte de Roberto Chiesi sur La forme della Città; elle souligne que c’est un paysage qu’il connaît bien et auquel il n’est pas totalement étranger. Il aime son caractère humble, désertique et volcanique. D’ailleurs, il s’installera dans une ville voisine, Chia, où il reprendra une de ses activités, le dessin, et où il écrira, avant son assassinat, Pétrole.
Je dois revenir dans la région, d’abord pour faire un repérage à Chia, mais aussi pour retrouver la ville de Narni, voisine d’Orte. Lors de mon premier voyage en Italie, en 1989, j’étais venue y présenter Le rêve de voler, ballet aérien sur trapèze (un dictateur fait enfermer des oiseaux parce qu’il veut leur chant pour lui tout seul…)
Le train roule lentement vers Rome. Je songe à cette troisième partie de La forme della Città. Pasolini se déplace carrément et on le retrouve sur une plage, aux abords de la ville de Sabaudia, construite à l’époque «fasciste». Et là, il terminera par une envolée sur le fait que dans nos sociétés démocratiques, nous ne voyons pas, donc nous ne combattons pas cette nouvelle maladie qu’on nous inocule : la frénésie de la consommation …une forme nouvelle de fascisme. Que diriez-vous, monsieur Pasolini, de la mondialisation, vous le poète civil?…
De la gare, nous prenons le bus qui fait le tour du quartier Monteverde. Et nous passons devant l’un des deux logements habités par Pasolini à Rome.
Bonne nuit, monsieur Pasolini, et merci de m’accompagner, Malika, avec ces notes précieuses de Roberto Chiesi du Centro Studi – Archivio Pier Paolo Pasolini de Bologne…
- repérage Monteverde © helen doyle








