
Saravah de Roma © helen doyle
C’est à la télévision communautaire de Québec que j’ai fait mes premières expérimentations vidéographiques. Coup de cœur après avoir suivi quelques cours d’histoire du cinéma et un atelier de photographie, je cherchais comment faire mon apprentissage dans ce milieu – il n’y avait pas d’école de formation cinématographique alors dans ma ville.
La télévision communautaire me permettait de partir avec une belle grosse valise, une caméra et un magnétoscope à bobines ouvertes : le célèbre Portapack, ancêtre de nos caméras aujourd’hui à peine plus grosses qu’un paquet de cigarettes. («C’est quoi ça, un paquet de cigarettes?» demandera-t-on dans quelques années…) Le magnétoscope avait plusieurs petits problèmes, en particulier celui de voir le ruban des bobines s’enrouler et former un tas de nœuds, ce que nous appelions des spaghetti. La bande était alors froissée, parfois foutue. Je suis certaine que tous ceux et celles qui ont eu à tourner avec cet engin sont en train de sourire… (D’ailleurs, à ce propos, voir l’événement au Centre Georges-Pompidou à Paris, animé par le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir.
Trouvé sur Internet, cette illustration et aussi de nombreux objets et illustrations qui feront sourire…
On m’appelait madame ONF car j’arrivais au studio de la télé avec plusieurs heures de bobines de tournage et un plan de montage. On me donnait 2 heures de montage avec un technicien pour réaliser une demi-heure télé. La télé mettait en onde mon document puis on me remettait mes bobines démagnétisées, donc effacées… Et je recommençais. Ce que j’avais proposé était un peu en dehors des normes de la télé, qui faisait beaucoup d’émissions en studio – des «shows de chaises» – et de très courts reportages. Pour moi, on faisait exception et on m’accordait un peu plus de latitude.
[https://tatoumemo.com/wp-content/uploads/2011/02/retrosony_video_rover_dv-2400_portapack.jpg]
C’était du brut! Et je retrouve dans les «appunti» de Pasolini ce côté où les plans sont sans grande élégance – même si le tournage de Pasolini est tout de même en 16mm et le montage assez conventionnel, «carré». Mais il faut regarder et découvrir le processus astucieux qu’il propose dans ce qu’il appelle «notes pour un film à faire», forme de repérages. Ingénieux et fin renard, Pasolini, qui nous mène, nous spectateurs, par le bout du nez. Il nous entraîne avec lui dans sa quête, avec tous les questionnements et les paradoxes d’ordinaire épargnés aux spectateurs (on les résout en pré-production ou au tournage et on les élimine définitivement au montage). Pasolini, lui, semble s’en amuser, en jouer, valser même avec, dans son film à faire. Ne maîtrisant pas encore l’italien, je passe par des sous-titres ou des narrations en français et en anglais. Et c’est bien dommage, car je ne peux apprécier véritablement toute la qualité d’écriture de Pasolini, sa rythmique, sa poésie…
Loin de moi de me comparer à Pasolini; je fais plutôt référence au côté brut des émissions que je faisais et à leur contexte. Je tournais à partir d’un plan de travail, de notes, de balises, mais sans scénario précis – écrit et réécrit comme c’est le cas aujourd’hui.
Il ne reste rien de cette série de 8 émissions d’une demi-heure chacune sur la condition des femmes et dont le titre – Veux-tu me faire une sourire à l’envers? – a été inspiré d’une chanson de Pierre Barouh, qu’on a plus connu pour son rôle dans Un Homme et une femme de Claude Lelouch, mais homme et artiste aux multiples talents.
Moi j’ai retenu plus que le célèbre «chabadabada», la chanson Samba Saravah que j’adore fredonner lorsque le temps est maussade.
Quelques années plus tard, nous coréalisions, Nicole Giguère et moi, C’est pas le pays de merveilles [2]… Un matin, nous étions, toute l’équipe, dans la salle de bain de mon appartement, entassés dans la baignoire pour tourner la scène de suicide d’Alice, qui devait lancer une verre dans le miroir. Nous en étions à la 6e ou 7e prise et le miroir ne brisait pas, et le verre ne cassait pas comme nous l’avions proposé dans le scénario.
La veille, sur mon répondeur, un message de mon colocataire m’avait annoncé qu’il avait prêté sa chambre à un ami en tournée. Et voilà qu’en plein tournage de cette scène délicate, l’invité en question se pointe dans la chambre de bain, encore endormi après une soirée de toute évidence festive. C’était Pierre Barouh lui-même…
Après les présentations, nous avons repris le tournage et le soir, j’ai trouvé sur mon répondeur un joli message de monsieur Barouh, qui me demande comment la journée de tournage s’est déroulée, suivi d’une invitation à son spectacle où il souhaite nous présenter.
Ce message… que de délicatesse. C’est resté gravé…
Saravah Pierre, Saravah Nicole,
Saravah…
[2] [http://www.videofemmes.org/index.php?id=13&fid=6]

