Pour un début de projet, en voilà tout un!
Une projection, dès 9h30 du matin, dans le centre de Rome. Projection pour la presse d’Incendies, le film de Denis Villeneuve inspiré et adapté de la pièce de Wajdi Mouawad; en italien, ça donne La donna che canta…

Le film remporte beaucoup de succès et je n’ergoterai pas sur toutes ses qualités. Demain, ici, les journaux diront : «Il faut le voir!…» La femme qui chantait, cette tragédie – je dirais tout droit sortie des tragédies grecques – est palpable physiquement, d’autant plus lorsqu’on réalise qu’on est à quelques pas (façon de parler) du lieu évoqué où se déroule l’action.
http://www.dailymotion.com/video/xgk1o6_incendies-la-donna-che-canta_shortfilms
Cette présentation a été organisée conjointement par l’Ambassade du Canada, la Délégation du Québec (à qui je dois cette invitation matinale) et par les distributeurs italiens du film.
Le film de Denis me ramène à mes préoccupations passées et – toujours – présentes… Mais là, après la projection, elles tourbillonnent et s’imposent. Comment parler, comment montrer les conflits comme aussi ce qui se passe à l’intérieur des gens, ceux-là qui les vivent, ces conflits, et ceux, comme moi, comme l’équipe d’Incendies (en majorité des Québécois), qui découvrent tout à coup ces drames et les traces qu’ils provoquent et laissent. C’est devenu une obsession chez-moi.
Je ne crois pas être la seule. Tous ceux qui ont créé des liens avec des gens et des lieux dans un conflit ou après («afthermath») ressentent, je crois, ce besoin de comprendre mieux et en profondeur ce qu’il sont vu, ce qu’ils ont côtoyé, et de comprendre pourquoi… Je ressens le besoin de retourner sur les lieux et de retrouver, même des années après, des gens rencontrés naguère… comme pour débroussailler quelque chose. Comprendre peut-être que l’Homme peut être bourreau et victime, victime et bourreau; que rien n’est noir et blanc comme on veut nous le faire croire : nous les bons, eux les méchants comme dans les films de cowboys… Quelquefois la proposition s’inverse : on devient les méchants et eux sont les héros… On appelle ça alors «la propagande ennemie».
Le film de Denis Villeneuve s’ouvre sur des enfants, de jeunes garçons à qui ont tond les cheveux… Tout de suite, ils m’ont ramenée à l’orphelinat de Sarajevo et à ces jeunes petits loups à qui j’avais proposé de jouer aux journalistes. «Tu es un héros, toi?» demandait le premier, tout fier d’avoir le micro en main, fier de sa question. «Non, je ne suis pas un héros!» de répondre l’autre gamin, sourire fendu jusqu’aux oreilles, content de répondre à son copain, mais content aussi de briser la convention. Ils sont intelligents; ils savent mieux que quiconque… Bien malin qui croyait les y prendre…
Habile, le réalisateur qui nous présente cette scène qu’on aura oubliée peut-être à la fin du film… Mais elle revient, elle revient cette scène avec ces jeunes garçons… elle revient à la surface en me baladant dans Rome… et en allant prendre mon autobus.
